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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Chérie et estimée d'un mari que j'aime et respecte, mes devoirs et mes plaisirs se rassemblent dans le
même objet. Je suis heureuse, je dois l'être. S'il existe des plaisirs plus vifs, je ne les désire pas; je ne

veux point les connaître. En est-il de plus doux que d'être en paix avec soi-même, de n'avoir que des

jours sereins, de s'endormir sans trouble, et de s'éveiller sans remords? Ce que vous appelez le bonheur

n'est qu'un tumulte des sens, un orage des passions dont le spectacle est effrayant, même à le regarder du

rivage. Eh! comment affronter ces tempêtes? comment oser s'embarquer sur une mer couverte des débris

de mille et mille naufrages? Et avec qui? Non, Monsieur, je reste à terre; je chéris les liens qui m'y

attachent. Je pourrais les rompre, que je ne le voudrais pas; si je ne les avais, je me hâterais de les

prendre.

Pourquoi vous attacher à mes pas? pourquoi vous obstiner à me suivre? vos Lettres, qui devaient être
rares, se succèdent avec rapidité. Elles devaient être sages, et vous ne m'y parlez que de votre fol amour.

vous m'entourez de votre idée, plus que vous ne le faisiez de votre personne. Écarté sous une forme, vous

vous reproduisez sous une autre.

Les choses qu'on vous demande de ne plus dire, vous les redites seulement d'une autre manière.

Vous vous plaisez à m'embarrasser par des raisonnements captieux; vous échappez aux miens. Je ne veux
plus vous répondre, je ne vous répondrai plus... Comme vous traitez les femmes que vous avez séduites!

avec quel mépris vous en parlez! Je veux croire que quelques-unes le méritent: mais toutes sont-elles

donc si méprisables? Ah! sans doute, puisqu'elles ont trahi leurs devoirs pour se livrer à un amour

criminel. De ce moment, elles ont tout perdu, jusqu'à l'estime de celui à qui elles ont tout sacrifié. Ce

supplice est juste, mais l'idée seule en fait frémir. Que m'importe, après tout? pourquoi m'occuperais-je

d'elles ou de vous? de quel droit venez-vous troubler ma tranquillité? Laissez-moi, ne me voyez plus; ne

m'écrivez plus, je vous en prie; je l'exige. Cette Lettre est la dernière que vous recevrez de moi.

De... ce 5 septembre 17**.

LETTRE LVII

LE VICOMTE DE VALMONT

À LA MARQUISE DE MERTEUIL

J'ai trouvé votre Lettre hier à mon arrivée, votre colère m'a tout à fait réjoui. Vous ne sentiriez pas plus
vivement les torts de Danceny, quand il les aurait eus vis-à-vis de vous. C'est sans doute par vengeance,

que vous accoutumez sa Maîtresse à lui faire de petites infidélités; vous êtes un bien mauvais sujet! Oui,

vous êtes charmante, et je ne m'étonne pas qu'on vous résiste moins qu'à Danceny.

Enfin je le sais par coeur, ce beau héros de Roman! il n'a plus de secret pour moi. Je lui ai tant dit que
l'amour honnête était le bien suprême, qu'un sentiment valait mieux que dix intrigues, que j'étais

moi-même, dans ce moment, amoureux et timide; il m'a trouvé enfin une façon de penser si conforme à

la sienne, que dans l'enchantement où il était de ma candeur, il m'a tout dit, et m'a juré une amitié sans

réserve. Nous n'en sommes guère plus avancés pour notre projet.

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