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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

qu'ils sont passés. Mais l'amour, ah! l'amour!... un mot, un regard, seulement de la savoir là, eh bien! c'est
le bonheur. Quand je vois Danceny, je ne désire plus rien; quand je ne le vois pas, je ne désire que lui. Je

ne sais comment cela se fait: mais on dirait que tout ce qui me plaît lui ressemble. Quand il n'est pas avec

moi, j'y songe; et quand je peux y songer tout à fait, sans distraction, quand je suis toute seule, par

exemple, je suis encore heureuse; je ferme les yeux, et tout de suite je crois le voir; je me rappelle ses

discours, et je crois l'entendre; cela me fait soupirer; et puis je sens un feu, une agitation... Je ne saurais

tenir en place. C'est comme un tourment, et ce tourment-là ait un plaisir inexprimable.

Je crois même que quand une fois on a de l'amour, cela se répand jusque sur l'amitié. Celle que j'ai pour
toi n'a pourtant pas changé; c'est toujours comme au Couvent: mais ce que je te dis, je l'éprouve avec

Madame de Merteuil. Il me semble que je l'aime plus comme Danceny que comme toi, et quelquefois je

voudrais qu'elle fut lui. Cela vient peut-être de ce que ce n'est tas une amitié d'enfant comme la nôtre; ou

bien de ce que je les vois si souvent ensemble, ce qui fait que je me trompe.

Enfin, ce qu'il y a de vrai, c'est qu'à eux deux, ils me rendent bien heureuse; et après tout, je ne crois pas
qu'il y ait grand mal à ce que je fais. Aussi je ne demanderais qu'à rester comme je suis; et il n'y a que

l'idée de mon mariage qui me fasse de la peine: car si M. de Gercourt est comme on me l'a dit, et je n'en

doute pas, je ne sais pas ce que je deviendrai.

Adieu, ma Sophie; je t'aime toujours bien tendrement.

De... ce 4 septembre 17**.

LETTRE LVI

LA PRÉSIDENTE DE TOURVEL

AU VICOMTE DE VALMONT

À quoi vous servirait, Monsieur, la réponse que vous me demandez? Croire à vos sentiments, ne serait-ce
pas une raison de plus pour les craindre? et sans attaquer ni défendre leur sincérité, ne me suffit-il pas, ne

doit-il pas vous suffire à vous-même, de savoir que je ne veux ni ne dois y répondre?

Supposé que vous m'aimiez véritablement (et c'est seulement pour ne plus revenir sur cet objet que je
consens à cette supposition), les obstacles qui nous séparent en seraient-ils moins insurmontables? et

aurais-je autre chose à faire qu'à souhaiter que vous pussiez bientôt vaincre cet amour, et surtout à vous y

aider de tout mon pouvoir, en me hâtant de vous ôter toute espérance? vous convenez vous-même que ce

sentiment est pénible quand l'objet qui inspire ne le partage point. Or, vous savez assez qu'il m'est

impossible de le partager, et quand même ce malheur m'arriverait, j'en serais plus à plaindre, sans que

vous en fussiez plus heureux.

J'espère que vous m'estimez assez pour n'en pas douter un instant. Cessez donc, je vous en conjure,
cessez de vouloir troubler un coeur à qui la tranquillité est si nécessaire; ne me forcez pas à regretter de

vous avoir connu.

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