bibliotheq.net - littérature française
 

Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Je l'ai échauffé autant que j'ai pu, et l'ai beaucoup plaisanté sur sa délicatesse et ses scrupules; mais il
paraît qu'il y tient, et je ne puis pas répondre de lui: au reste, je pourrai vous en dire davantage

après-demain. Je le mène demain à Versailles, et je m'occuperai à le scruter pendant la route.

Le rendez-vous qui doit avoir eu lieu aujourd'hui me donne aussi quelque espérance: il se pourrait que
tout s'y fût passé à notre satisfaction; et peut-être ne nous reste-t-il à présent qu'à en arracher l'aveu, et à

en recueillir les preuves. Cette besogne vous sera plus facile qu'à moi: car la petite personne est plus

confiante, ou, ce qui revient au même, plus bavarde, que son discret Amoureux.

Cependant j'y ferai mon possible.

Adieu, ma belle amie, je suis fort pressé; je ne vous verrai ni ce soir, ni demain: si de votre côté vous
avez su quelque chose, écrivez-moi un mot pour mon retour. Je reviendrai sûrement coucher à Paris.

De... ce 3 septembre 17**, au soir.

LETTRE LIV

LA MARQUISE DE MERTEUIL

AU VICOMTE DE VALMONT

Oh! oui! c'est bien avec Danceny qu'il y a quel; que chose à savoir! S'il vous l'a dit, il s'est vanté. Je ne
connais personne si bête en amour, et je me reproche de plus en plus les bontés que nous avons pour lui.

Savez-vous que j'ai pensé être compromise par rapport à lui! et que ce soit en pure perte! Oh! je m'en

vengerai, je le promets.

Quand j'arrivai hier pour prendre Madame de Volanges, elle ne voulait plus sortir; elle se sentait
incommodée; il me fallut toute mon éloquence pour la décider, et je vis le moment que Danceny serait

arrivé avant notre départ; ce qui eût été d'autant plus gauche que Madame de Volanges lui avait dit la

veille qu'elle ne serait pas chez elle. Sa fille et moi, nous étions sur les épines. Nous sortîmes enfin; et la

petite me serra la main si affectueusement en me disant adieu, que malgré son projet de rupture, dont elle

croyait de bonne foi s'occuper encore, j'augurai des merveilles de la soirée.

Je n'étais pas au bout de mes inquiétudes. Il y avait à peine une demi-heure que nous étions chez Madame
de *** que Madame de Volanges se trouva mal en effet, mais sérieusement mal; et comme de raison, elle

voulait rentrer chez elle: moi, je le voulais d'autant moins que j'avais peur, si nous surprenions les jeunes

gens, comme il y avait tout à parier, que mes instances auprès de la mère, pour la faire sortir, ne lui

devinssent suspectes. Je pris le parti de l'effrayer sur sa santé, ce qui heureusement n'est pas difficile; et

je la tins une heure et demie, sans consentir à la ramener chez elle, dans la crainte que je feignis d'avoir,

du mouvement dangereux de la voiture. Nous ne rentrâmes enfin qu'à l'heure convenue. A l'air honteux

que je remarquai en arrivant, j'avoue que j'espérai qu'au moins mes peines n'auraient pas été perdues.

Le désir que j'avais d'être instruite me fit rester auprès de Madame de Volanges, qui se coucha aussitôt, et
après avoir soupé auprès de son lit, nous la laissâmes de très bonne heure, sous le prétexte qu'elle avait

< page précédente | 69 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.