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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

y joignez un persiflage cruel, sur des plaisirs auxquels vous savez combien vous m'avez rendu insensible,
vous ne croyez ni à mes promesses, ni à mes serments: eh bien! il me reste un garant à vous offrir, qu'au

moins vous ne suspecterez pas; c'est vous-même. Je ne vous demande que de vous interroger de bonne

foi; si vous ne croyez pas à mon amour, si vous doutez un moment de régner seule sur mon âme, si vous

n'êtes pas assurée d'avoir fixé ce coeur, en effet, jusqu'ici trop volage, je consens à porter la peine de cette

erreur; j'en gémirai, mais n'en appellerai point: mais si au contraire, nous rendant justice à tous deux,

vous êtes forcée de convenir avec vous-même que vous n'avez, que vous n'aurez jamais de rivale, ne

m'obligez plus, je vous supplie, à combattre des chimères, et laissez-moi au moins cette consolation de

vous voir ne plus douter d'un sentiment qui, en effet, ne finira, ne peut finir qu'avec ma vie.

Permettez-moi, Madame, de vous prier de répondre positivement à cet article de ma Lettre.

Si j'abandonne cependant cette époque de ma vie, qui paraît me nuire si cruellement auprès de vous, ce
n'est pas qu'au besoin les raisons me manquassent pour la défendre. Qu'ai-je fait, après tout, que ne pas

résister au tourbillon dans lequel j'avais été jeté? Entré dans le monde, jeune et sans expérience; passé,

pour ainsi dire, de mains en mains, par une foule de femmes, qui toutes se hâtent de prévenir par leur

facilité une réflexion qu'elles sentent devoir leur être défavorable; était-ce donc à moi de donner

l'exemple d'une résistance qu'on ne m'opposait point? ou devais-je me punir d'un moment d'erreur, et que

souvent on avait provoqué par une constance à coup sûr inutile, et dans laquelle on n'aurait vu qu'un

ridicule? Eh! quel autre moyen qu'une prompte rupture peut justifier d'un choix honteux!

Mais, je puis le dire, cette ivresse des sens, peut-être même ce délire de la vanité, n'a point passé jusqu'à
mon coeur. Né pour l'amour, l'intrigue pouvait le distraire, et ne suffisait pas pour l'occuper; entouré

d'objets séduisants, mais méprisables, aucun n'allait jusqu'à mon âme: on m'offrait des plaisirs, je

cherchais des vertus; et moi-même enfin je me crus inconstant, parce que j'étais délicat et sensible.

C'est en vous voyant que je me suis éclairé: bientôt j'ai reconnu que le charme de l'amour tenait aux
qualités de l'âme; qu'elles seules pouvaient en causer l'excès, et le justifier. Je sentis enfin qu'il m'était,

également impossible et de ne pas vous aimer, et d'en aimer une autre que vous.

Voilà, Madame, quel est ce coeur auquel vous craignez de vous livrer, et sur le sort de qui vous avez à
prononcer: mais quel que soit le destin que vous lui réservez, vous ne changerez rien aux sentiments qui

l'attachent à vous; ils sont inaltérables comme les vertus qui les ont fait naître.

De... ce 3 septembre 17**.

LETTRE LIII

LE VICOMTE DE VALMONT

À LA MARQUISE DE MERTEUIL

J'ai vu Danceny, mais je n'en ai obtenu qu'une demi-confidence; il s'est obstiné, surtout, à me taire le nom
de la petite Volanges, dont il ne m'a parlé que comme d'une femme très sage, et même un peu dévote: à

cela près, il m'a raconté avec assez de vérité son aventure, et surtout le dernier événement.

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