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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

AU CHEVALIER DANCENY

Sans être ni légère, ni trompeuse, il me suffit, Monsieur, d'être éclairée sur ma conduite, pour sentir la
nécessité d'en changer; j'en ai promis le sacrifice à Dieu, jusqu'à ce que je puisse lui offrir aussi celui de

mes sentiments pour vous, que l'état Religieux dans lequel vous êtes rend plus criminels encore. Je sens

bien que cela me fera de la peine, et je ne vous cacherai même pas que depuis avant-hier j'ai pleuré toutes

les fois que j'ai songé à vous. Mais j'espère que Dieu me fera la grâce de me donner la force nécessaire

pour vous oublier, comme je la lui demande soir et matin. J'attends même de votre amitié, et de votre

honnêteté, que vous ne chercherez pas à me troubler dans la bonne résolution qu'on m'a inspirée, et dans

laquelle je tâche de me maintenir. En conséquence, je vous demande d'avoir la complaisance de ne me

plus écrire, d'autant que je vous préviens que je ne vous répondrais plus, et que vous me forceriez

d'avertir Maman de tout ce qui se passe: ce qui me priverait tout à fait du plaisir de vous voir.

Je n'en conserverai pas moins pour vous tout l'attachement qu'on puisse avoir sans qu'il y ait du mal; et
c'est bien de toute âme que je vous souhaite toute sorte de bonheur. Je sens bien que vous allez ne plus

m'aimer autant, et que peut-être vous en aimerez bientôt une autre mieux que moi. Mais ce sera une

pénitence de plus, de la faute que j'ai commise en vous donnant mon coeur, que je ne devais donner qu'à

Dieu, et à mon mari quand j'en aurai un. J'espère que la miséricorde divine aura pitié de ma faiblesse, et

qu'elle ne me donnera de peine que ce que j'en pourrai supporter.

Adieu, Monsieur; je peux bien vous assurer que s'il m'était permis d'aimer quelqu'un, ce ne serait jamais
que vous que j'aimerais. Mais voilà tout ce que je peux vous dire, et c'est peut-être même plus que je ne

devrais.

De... ce 31 août 17**.

LETTRE L

LA PRÉSIDENTE DE TOURVEL

AU VICOMTE DE VALMONT

Est-ce donc ainsi, Monsieur, que vous remplissez les conditions auxquelles j'ai consenti à recevoir
quelquefois de vos Lettres? Et puis-je ne pas avoir à m'en plaindre, quand vous ne m'y parlez que d'un

sentiment auquel je craindrais encore de me livrer, quand même je le pourrais sans blesser tous mes

devoirs?.

Au reste, si j'avais besoin de nouvelles raisons; pour conserver cette crainte salutaire, il me semble que je
pourrais les trouver dans votre dernière Lettre. En effet, dans le moment même où vous croyez faire

l'apologie de l'amour, que faites-vous au contraire que m'en montrer les orages redoutables? qui peut

vouloir d'un bonheur acheté au prix de la raison, et dont les plaisirs peu durables sont au moins suivis des

regrets, quand ils ne le sont pas des remords? vous-même, chez qui l'habitude de ce délire dangereux doit

en diminuer l'effet, n'êtes-vous pas cependant obligé de convenir qu'il devient souvent plus fort que vous,

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