bibliotheq.net - littérature française
 

Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

À CÉCILE DE VOLANGES

Que vous est-il donc arrivé, mon adorable Cécile? qui a pu causer en vous un changement si prompt et si
cruel? que sont devenus vos serments de ne jamais changer? Hier encore, vous les réitériez avec tant de

plaisir! qui peut aujourd'hui vous les faire oublier? J'ai beau m'examiner, je ne puis en trouver la cause en

moi, et il m'est affreux d'avoir à la chercher en vous. Ah! sans doute vous n'êtes ni légère, ni trompeuse;

et même dans ce moment de désespoir, un soupçon outrageant ne flétrira point mon âme. Cependant, par

quelle fatalité n'êtes-vous plus la même? Non, cruelle, vous ne l'êtes plus! La tendre Cécile, la Cécile que

j'adore, et dont j'ai reçu les serments, n'aurait point évité mes regards, n'aurait point contrarié le hasard

heureux qui me plaçait auprès d'elle; ou si quelque raison que je ne peux concevoir l'avait forcée à me

traiter avec tant de rigueur, elle n'eût pas au moins dédaigné de m'en instruire. Ah! vous ne savez pas,

vous ne saurez jamais, ma Cécile, ce que vous m'avez fait souffrir aujourd'hui, ce que je souffre encore

en ce moment. Croyez-vous donc que je puisse vivre et ne plus être aimé de vous? Cependant, quand je

vous ai demandé un mot, un seul mot, pour dissiper mes craintes, au lieu de me répondre, vous avez feint

de craindre d'être entendue; et cet obstacle qui n'existait pas alors vous l'avez fait naître aussitôt, par la

place que vous avez choisie dans le cercle. Quand, forcé de vous quitter, je vous ai demandé l'heure à

laquelle je pourrais vous revoir demain, vous avez feint de l'ignorer, et il a fallu que ce fût Madame de

Volanges qui m'en instruisît. Ainsi ce moment toujours si désiré qui doit me rapprocher de vous, demain

ne fera naître en moi que de l'inquiétude; et le plaisir de vous voir, jusqu'alors si cher à mon coeur, sera

remplacé par la crainte de vous être importun. Déjà, je le sens, cette crainte m'arrête, et je n'ose vous

parler de mon amour. Ce je vous aime, que j'aimais tant à répéter quand je pouvais l'entendre à mon tour,

ce mot si doux, qui suffisait à ma félicité, ne m'offre plus, si vous êtes changée, que l'image d'un

désespoir éternel. Je ne puis croire pourtant que ce talisman de l'amour ait perdu toute sa puissance, et

j'essaie de m'en servir encore. Oui, ma Cécile, je vous aime. Répétez donc avec moi cette expression de

mon bonheur. Songez que vous m'avez accoutumé à l'entendre, et que m'en priver, c'est me condamner à

un tourment qui, de même que mon amour, ne finira qu'avec ma vie. De... ce 29 août 17**.

LETTRE XLVII

LE VICOMTE DE VALMONT

À LA MARQUISE DE MERTEUIL

Je ne vous verrai pas encore aujourd'hui, ma belle amie, et voici mes raisons, que je vous prie de recevoir
avec indulgence.

Au lieu de revenir hier directement, je me suis arrêté chez la Comtesse de ***, dont le château se trouvait
presque sur ma route, et à qui j'ai demandé à dîner. Je ne suis arrivé à Paris que vers sept heures, et je suis

descendu à l'Opéra, où j'espérais que vous pouviez être.

L'Opéra fini, j'ai été revoir mes amies du foyer; j'y ai retrouvé mon ancienne Emilie, entourée d'une cour
nombreuse, tant en femmes qu'en hommes, à qui elle donnait le soir même à souper à P... Je ne fus pas

plus tôt entré dans ce cercle, que je fus prié du souper, par acclamation. Je le fus aussi par une petite

figure grosse et courte qui me baragouina une invitation en français de Hollande, et que je reconnus pour

< page précédente | 61 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.