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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Jusque-là j'étais tout entier à l'amour; bientôt il fit place à la fureur. Qui croyez-vous qui veuille me
perdre auprès de cette femme que j'adore? quelle Furie supposez-vous assez méchante pour tramer une

pareille noirceur? vous la connaissez: c'est votre amie, votre parente; c'est Madame de Volanges. vous

n'imaginez pas quel tissu d'horreurs l'infernale Mégère lui a écrit sur mon compte. C'est elle, elle seule,

qui a troublé la sécurité de cette femme angélique; c'est par ses conseils, par ses avis pernicieux, que je

me vois forcé de m'éloigner; c'est à elle enfin que l'on me sacrifie. Ah! sans doute il faut séduire sa fille:

mais ce n'est pas assez, il faut la perdre; et puisque l'âge de cette maudite femme la met à l'abri de mes

coups, il faut la frapper dans l'objet de ses affections.

Elle veut donc que je revienne à Paris! elle m'y force! soit, j'y retournerai, mais elle gémira de mon
retour. Je suis fâché que Danceny soit le héros de cette aventure, il a un fond d'honnêteté qui nous

gênera: cependant il est amoureux, et je le vois souvent; on pourra peut-être en tirer parti. Je m'oublie

dans ma colère, et je ne songe pas que je vous dois le récit de ce qui s'est passé aujourd'hui.

Revenons.

Ce matin j'ai revu ma sensible Prude. Jamais je ne l'avais trouvée si belle. Cela devait être ainsi: le plus
beau moment d'une femme, le seul où elle puisse produire cette ivresse de l'âme, dont on parle toujours,

et qu'on éprouve si rarement, est celui où, assurés de son amour, nous ne le sommes pas de ses faveurs; et

c'est précisément le cas où je me trouvais. Peut-être aussi l'idée que j'allais être privé du plaisir de la voir

servait-il à l'embellir. Enfin, à l'arrivée du Courrier, on m'a remis votre Lettre du 27; et pendant que je la

lisais, j'hésitais encore pour savoir si je tiendrais ma parole: mais j'ai rencontré les yeux de ma Belle, et il

m'aurait été impossible de lui rien refuser.

J'ai donc annoncé mon départ. Un moment après, Madame de Rosemonde nous a laissés seuls: mais
j'étais encore à quatre pas de la farouche personne, que se levant avec l'air de l'effroi: "Laissez-moi,

laissez-moi, Monsieur", m'a-t-elle dit; "au nom de Dieu, laissez-moi." Cette prière fervente, qui décelait

son émotion, ne pouvait que m'animer davantage. Déjà j'étais auprès d'elle, et je tenais ses mains qu'elle

avait jointes avec une expression tout à fait touchante; là, je commençais de tendres plaintes, quand un

démon ennemi ramena Madame de Rosemonde. La timide Dévote, qui a en effet quelques raisons de

craindre, en a profité pour se retirer.

Je lui ai pourtant offert la main qu'elle a acceptée; et augurant bien de cette douceur, qu'elle n'avait pas
eue depuis longtemps, tout en recommençant mes plaintes j'ai essayé de serrer la sienne. Elle a d'abord

voulu la retirer; mais sur une instance plus vive, elle s'est livrée d'assez bonne grâce, quoique sans

répondre ni à ce geste, ni à mes discours. Arrivés à la porte de son appartement, j'ai voulu baiser cette

main, avant de la quitter. La défense a commencé par être franche; mais un songez donc que je pars,

prononcé bien tendrement, l'a rendue gauche et insuffisante. À peine le baiser a-t-il été donné, que la

main a retrouvé sa force pour échapper, et que la Belle est entrée dans son appartement où était sa

Femme de chambre. Ici finit mon histoire.

Comme je présume que vous serez demain chez la Maréchale de..., où sûrement je n'irai pas vous
trouver; comme je me doute bien aussi qu'à notre première entrevue nous aurons plus d'une affaire à

traiter, et notamment celle de la petite Volanges, que je ne perds pas de vue, j'ai pris le parti de me faire

précéder par cette Lettre; et toute longue qu'elle est, je ne la fermerai qu'au moment de l'envoyer à la

Poste, car au terme où j'en suis, tout peut dépendre d'une occasion; et je vous quitte pour aller l'épier.

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