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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

renchérir sur mes projets l'avait déterminée à une toilette que la saison comportait, mais qu'elle n'excusait
pas.

Comme je sentais que plus cette fille serait humiliée, plus j'en disposerais facilement, je ne lui permis de
changer ni de situation ni de parure; et après avoir ordonné à mon valet de m'attendre chez moi, je

m'assis à côté d'elle sur le lit qui était fort en désordre, et je commençai ma conversation. J'avais besoin

de garder l'empire que la circonstance me donnait sur elle: aussi conservai-je un sang-froid qui eût fait

honneur à la continence de Scipion; et sans prendre la plus petite liberté avec elle, ce que pourtant sa

fraîcheur et l'occasion semblaient lui donner le droit d'espérer, je lui parlai d'affaires aussi tranquillement

que j'aurais pu faire avec un Procureur.

Mes conditions furent que je garderais fidèlement le secret, pourvu que le lendemain, à pareille heure à
peu près, elle me livrât les poches de sa Maîtresse.

"Au reste", ajoutai-je, "je vous avais offert dix louis hier; je vous les promets encore aujourd'hui.

"Je ne veux pas abuser de votre situation." Tout fut accordé, comme vous pouvez croire; alors je me
retirai, et permis à l'heureux couple de réparer le temps perdu.

J'employai le mien à dormir; et à mon réveil, voulant avoir un prétexte pour ne pas répondre à la Lettre
de ma Belle avant d'avoir visité ses papiers, ce que je ne pouvais faire que la nuit suivante, je me décidai

à aller à la chasse, où je restai presque tout le jour.

A mon retour, je fus reçu assez froidement. J'ai lieu de croire qu'on fut un peu piqué du peu
d'empressement que je mettais à profiter du temps qui me restait; surtout après la Lettre plus douce que

l'on m'avait écrite. J'en juge ainsi, sur ce que Madame de Rosemonde m'ayant fait quelques reproches sur

cette longue absence, ma Belle reprit avec un peu d'aigreur: "Ah! ne reprochons pas à M. de Valmont de

se livrer au seul plaisir qu'il peut trouver ici." Je me plaignis de cette injustice, et j'en profitai pour assurer

que je me plaisais tant avec ces Dames, que j'y sacrifiais une Lettre très intéressante que j'avais à écrire.

J'ajoutai que, ne pouvant trouver le sommeil depuis plusieurs nuits, j'avais voulu essayer si la fatigue me

le rendrait; et mes regards expliquaient assez et le sujet de ma Lettre, et la cause de mon insomnie. J'eus

soin d'avoir toute la soirée une douceur mélancolique qui me parut réussir assez bien, et sous laquelle je

masquai l'impatience où j'étais de voir arriver l'heure qui devait me livrer le secret qu'on s'obstinait à me

cacher. Enfin nous nous séparâmes, et quelque temps après, la fidèle Femme de chambre vint m'apporter

le prix convenu de ma discrétion.

Une fois maître de ce trésor, je procédai à l'inventaire avec la prudence que vous me connaissez: car il
était important de remettre tout en place. Je tombai d'abord sur deux Lettres du mari, mélange indigeste

de détails de procès et de tirades d'amour conjugal, que j'eus la patience de lire en entier, et où je ne

trouvai pas un mot qui eût rapport à moi. Je les replaçai avec humeur: mais elle s'adoucit, en trouvant

sous ma main les morceaux de ma fameuse Lettre de Dijon, soigneusement rassemblés. Heureusement il

me prit fantaisie de la parcourir. Jugez de ma joie, en y apercevant les traces bien distinctes des larmes de

mon adorable Dévote.

Je l'avoue, je cédai à un mouvement de jeune homme, et baisai cette Lettre avec un transport dont je ne
me croyais plus susceptible. Je continuai l'heureux examen; je retrouvai toutes mes Lettres de suite, et par

ordre de dates; et ce qui me surprit plus agréablement encore, fut de retrouver la première de toutes, celle

que je croyais m'avoir été rendue par une ingrate, fidèlement copiée de sa main; et d'une écriture altérée

et tremblante, qui témoignait assez la douce agitation de son coeur pendant cette occupation.

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