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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Je sens qu'il me serait impossible de contrarier aucun de vos désirs. Une fois d'accord sur ce point, j'ose
me flatter qu'à mon tour, vous me permettrez de vous faire quelques demandes, bien plus faciles à

accorder que les vôtres, et que pourtant je ne veux obtenir que de ma soumission parfaite à votre volonté.

L'une, que j'espère qui sera sollicitée par votre justice, est de vouloir bien me nommer mes accusateurs
auprès de vous; ils me font, ce me semble, assez de mal pour que j'aie le droit de les connaître: l'autre,

que j'attends de votre indulgence, est de vouloir bien me permettre de vous renouveler quelquefois

l'hommage d'un amour qui va plus que jamais mériter votre pitié.

Songez, Madame, que je m'empresse de vous obéir, lors même que je ne peux le faire qu'aux dépens de
mon bonheur; je dirai plus, malgré la persuasion où je suis que vous ne désirez mon départ que pour vous

sauver le spectacle, toujours pénible, de l'objet de votre injustice.

Convenez-en, Madame, vous craignez moins un public trop accoutumé à vous respecter pour oser porter
de vous un jugement désavantageux, que vous n'êtes gênée par la présence d'un homme qu'il vous est

plus facile de punir que de blâmer. vous m'éloignez de vous comme on détourne ses regards d'un

malheureux qu'on ne veut pas secourir.

Mais tandis que l'absence va redoubler mes tourments, à quelle autre qu'à vous puis-je adresser mes
plaintes? de quelle autre puis-je attendre des consolations qui vont me devenir nécessaires? Me les

refuserez-vous, quand vous seule causez mes peines?

Sans doute vous ne serez pas étonnée non plus, qu'avant de partir j'aie à coeur de justifier auprès de vous
les sentiments que vous m'avez inspirés; comme aussi que je ne trouve le courage de m'éloigner qu'en en

recevant l'ordre de votre bouche.

Cette double raison me fait vous demander un moment d'entretien. Inutilement voudrions-nous y
suppléer par Lettres: on écrit des volumes et l'on explique mal ce qu'un quart d'heure de conversation

suffit pour faire bien entendre. Vous trouverez facilement le temps de me l'accorder: car quelque

empressé que je sois de vous obéir, vous savez que Madame de Rosemonde est instruite de mon projet de

passer chez elle une partie de l'automne, et il faudra au moins que j'attende une Lettre pour pouvoir

prétexter une affaire qui me force à partir.

Adieu, Madame; jamais ce mot ne m'a tant coûté à écrire que dans ce moment où il me ramène à l'idée de
notre séparation. Si vous pouviez imaginer ce qu'elle me fait souffrir, j'ose croire que vous me sauriez

quelque gré de ma docilité. Recevez, au moins, avec plus d'indulgence l'assurance et l'hommage de

l'amour le plus tendre et le plus respectueux.

De... ce 26 août 17**.

SUITE DE LA LETTRE XL

DU VICOMTE DE VALMONT

À LA MARQUISE DE MERTEUIL

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