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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

qu'elle est.

Après vous avoir exposé mes raisons dans ce long préambule, je commence l'historique de ces deux
derniers jours. J'y joindrai comme pièces justificatives la Lettre de ma Belle et ma Réponse. vous

conviendrez qu'il y a peu d'Historiens aussi exacts que moi.

Vous vous rappelez l'effet que fit avant-hier matin ma Lettre de Dijon; le reste de la journée fut très
orageux. La jolie Prude arriva seulement au moment du dîner, et annonça une forte migraine; prétexte

dont elle voulut couvrir un des plus violents accès d'humeur que femme puisse avoir. Sa figure en était

vraiment altérée; l'expression de douceur que vous lui connaissez s'était changée en un air mutin qui en

faisait une beauté nouvelle. Je me promets bien de faire usage de cette découverte par la suite; et de

remplacer quelquefois la Maîtresse tendre, par la Maîtresse mutine.

Je prévis que l'après-dîner serait triste; et pour m'en sauver l'ennui, je prétextai des Lettres à écrire, et me
retirai chez moi. Je revins au salon sur les six heures; Madame de Rosemonde proposa la promenade, qui

fut acceptée. Mais au moment de monter en voiture, la prétendue malade, par une malice infernale,

prétexta à son tour, et peut-être pour se venger de mon absence, un redoublement de douleurs, et me fit

subir sans pitié le tête-à-tête de ma vieille tante. Je ne sais si les imprécations que je fis contre ce démon

femelle furent exaucées, mais nous la trouvâmes couchée au retour.

Le lendemain au déjeuner, ce n'était plus la même femme. La douceur naturelle était revenue, et j'eus lieu
de me croire pardonné. Le déjeuner était à peine fini, que la douce personne se leva d'un air dolent, et

entra dans le parc; je la suivis, comme vous pouvez croire. "D'où peut naître ce désir de promenade?" lui

dis-je en l'abordant. "J'ai beaucoup écrit ce matin", me répondit-elle, "et ma tête est un peu fatiguée." -

"Je ne suis pas assez heureux, repris-je, pour avoir à me reprocher cette fatigue-là?" - "Je vous ai bien

écrit", répondit-elle encore, "mais j'hésite à vous donner ma Lettre.

"Elle contient une demande, et vous ne m'avez pas accoutumée à en espérer le succès." - "Ah! je" jure
que s'il m'est possible..." - "Rien n'est plus facile", interrompit-elle; "et quoique vous dussiez peut-être

l'accorder comme justice, je consens à l'obtenir comme grâce." En disant ces mots, elle me présenta sa

Lettre; en la prenant, je pris aussi sa main, qu'elle retira, mais sans colère et avec plus d'embarras que de

vivacité. "La chaleur est plus vive que je ne croyais", dit-elle; "il faut rentrer." Et elle reprit la route du

Château. Je fis de vains efforts pour lui persuader de continuer sa promenade, et j'eus besoin de me

rappeler que nous pouvions être vus, pour n'y employer que de l'éloquence. Elle rentra sans proférer une

parole, et je vis clairement que cette feinte promenade n'avait eu d'autre but que de me remettre sa Lettre.

Elle monta chez elle en rentrant, et je me retirai chez moi pour lire l'Épître, que vous ferez bien de lire

aussi, ainsi que ma Réponse, avant d'aller plus loin...

LETTRE XLI

LA PRÉSIDENTE DE TOURVEL

AU VICOMTE DE VALMONT

Il semble, Monsieur, par votre conduite avec moi, que vous ne cherchiez qu'à augmenter, chaque jour, les
sujets de plainte que j'avais contre vous, votre obstination à vouloir m'entretenir, sans cesse, d'un

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