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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Il est en Corse à présent, bien loin d'ici; je voudrais qu'il y restât dix ans. Si je n'avais pas peur de rentrer
au Couvent, je dirais bien à Maman que je ne veux pas de ce mari-là; mais ce serait encore pis.

Je suis bien embarrassée. Je sens que je n'ai jamais tant aimé M. Danceny qu'à présent; et quand je songe
qu'il ne me reste plus qu'un mois à être comme je suis, les larmes me viennent aux yeux tout de suite; je

n'ai de consolation que dans l'amitié de Madame de Merteuil; elle a si bon coeur! elle partage tous mes

chagrins comme moi-même; et puis elle est si aimable que, quand je suis avec elle, je n'y songe presque

plus. D'ailleurs elle m'est bien utile; car le peu que je sais, c'est elle qui me l'a appris: et elle est si bonne,

que je lui dis tout ce que je pense, sans être honteuse du tout. Quand elle trouve que ce n'est pas bien, elle

me gronde quelquefois; mais c'est tout doucement, et puis je l'embrasse de tout mon coeur, jusqu'à ce

qu'elle ne soit plus fâchée. Au moins celle-là, je peux bien l'aimer tant que je voudrai, sans qu'il y ait du

mal, et ça me fait bien du plaisir. Nous sommes pourtant convenues que je n'aurais pas l'air de l'aimer

tant devant le monde, et surtout devant Maman, afin qu'elle ne se méfie de rien au sujet du Chevalier

Danceny. Je t'assure que si je pouvais toujours vivre comme je fais à présent, je crois que je serais bien

heureuse. Il n'y a que ce vilain M. de Gercourt!... Mais je ne veux pas t'en parler davantage: car je

redeviendrais triste. Au lieu de cela, je vas écrire au Chevalier Danceny; je ne lui parlerai que de mon

amour et non de mes chagrins, car je ne veux pas l'affliger.

Adieu, ma bonne amie. Tu vois bien que tu aurais tort de te plaindre, et que j'ai beau être occupée,
comme tu dis, qu'il ne m'en reste pas moins le temps de t'aimer et de t'écrire.

De.., ce 27 août 17**.

LETTRE XL

LE VICOMTE DE VALMONT

À LA MARQUISE DE MERTEUIL

C'est peu pour mon inhumaine de ne pas répondre à mes Lettres, de refuser de les recevoir; elle veut me
priver de sa vue, elle exige que je m'éloigne. Ce qui vous surprendra davantage, c'est que je me soumette

à tant de rigueur, vous allez me blâmer. Cependant je n'ai pas cru devoir perdre l'occasion de me laisser

donner un ordre: persuadé, d'une part, que qui commande s'engage; et de l'autre, que l'autorité illusoire

que nous avons l'air de laisser prendre aux femmes est un des pièges qu'elles évitent le plus difficilement.

De plus, l'adresse que celle-ci a su mettre à éviter de se trouver seule avec moi me plaçait dans une

situation dangereuse, dont j'ai cru devoir sortir à quelque prix que ce fût: car étant sans cesse avec elle,

sans pouvoir l'occuper de mon amour, il y avait lieu de craindre qu'elle ne s'accoutumât enfin à me voir

sans trouble; disposition dont vous savez combien il est difficile de revenir.

Au reste, vous devinez que je ne me suis pas soumis sans condition. J'ai même eu le soin d'en mettre une
impossible à accorder; tant pour rester toujours maître de tenir ma parole, ou d'y manquer, que pour

engager une discussion, soit de bouche, ou par écrit, dans un moment où ma Belle est plus contente de

moi, où elle a besoin que je le sois d'elle: sans compter que je serais bien maladroit, si je ne trouvais

moyen d'obtenir quelque dédommagement de mon désistement à cette prétention, tout insoutenable

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