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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Je ne sais si je vous ai mandé que depuis quatre ou cinq jours j'ai l'honneur d'être sa confidente.

Vous devinez bien que d'abord j'ai fait la sévère: mais aussitôt que je me suis aperçue qu'elle croyait
m'avoir convaincue par ses mauvaises raisons, j'ai eu l'air de les prendre pour bonnes; et elle est

intimement persuadée qu'elle doit ce succès à son éloquence: il fallait cette précaution pour ne pas me

compromettre. Je lui ai permis d'écrire et de dire j'aime; et le jour même, sans qu'elle s'en doutât, je lui ai

ménagé un tête-à-tête avec son Danceny. Mais figurez-vous qu'il est si sot encore, qu'il n'en a seulement

pas obtenu un baiser. Ce garçon-là fait pourtant de fort jolis vers! Mon Dieu! que ces gens d'esprit sont

bêtes! celui-ci l'est au point qu'il m'en embarrasse; car enfin, pour lui, je ne peux pas le conduire!

C'est à présent que vous me seriez bien utile. vous êtes assez lié avec Danceny pour avoir sa confidence,
et s'il vous la donnait une fois, nous irions grand train. Dépêchez donc votre Présidente, car enfin je ne

veux pas que Gercourt s'en sauve: au reste, j'ai parlé de lui hier à la petite personne, et le lui ai si bien

peint, que quand elle serait sa femme depuis dix ans, elle ne le haïrait pas davantage. Je l'ai pourtant

beaucoup prêchée sur la fidélité conjugale; rien n'égale ma sévérité sur ce point. Par là, d'une part, je

rétablis auprès d'elle ma réputation de vertu, que trop de condescendance pourrait détruire; de l'autre,

j'augmente en elle la haine dont je veux gratifier son mari. Et enfin, j'espère qu'en lui faisant accroire qu'il

ne lui est permis de se livrer à l'amour que pendant le peu de temps qu'elle a à rester fille, elle se décidera

plus vite à n'en rien perdre.

Adieu, Vicomte; je vais me mettre à ma toilette où je lirai votre volume.

De... ce 27 août 17**.

LETTRE XXXIX

CÉCILE DE VOLANGES

À SOPHIE CARNAY

Je suis triste et inquiète, ma chère Sophie. J'ai pleuré presque toute la nuit. Ce n'est pas que pour le
moment je ne sois bien heureuse; mais je prévois que cela ne durera pas.

J'ai été hier à l'Opéra avec Madame de Merteuil; nous y avons beaucoup parlé de mon mariage, et je n'en
ai rien appris de bon. C'est M. le Comte de Gercourt que je dois épouser, et ce doit être au mois

d'Octobre. Il est riche, il est homme de qualité, il est Colonel du régiment de... Jusque-là tout va fort bien.

Mais d'abord il est vieux: figure-toi qu'il a au moins trente-six ans! et puis, Madame de Merteuil dit qu'il

est triste et sévère, et qu'elle craint que je ne sois pas heureuse avec lui. J'ai même bien vu qu'elle en était

sûre, et qu'elle ne voulait pas me le dire, pour ne pas m'affliger. Elle ne m'a presque entretenue toute la

soirée que des devoirs des femmes envers leurs maris: elle convient que M. de Gercourt n'est pas aimable

du tout, et elle dit pourtant qu'il faudra que je l'aime. Ne m'a-t-elle pas dit aussi qu'une fois mariée, je ne

devais plus aimer le Chevalier Danceny? comme si c'était possible! Oh! je t'assure bien que je l'aimerai

toujours, vois-tu, j'aimerais mieux, plutôt, ne pas me marier. Que ce M. de Gercourt s'arrange, je ne l'ai

pas été chercher.

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