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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

livrant à cette sensibilité précieuse qui embellit la beauté même et ajoute du prix à la vertu, vous
achevâtes d'égarer un coeur que déjà trop d'amour enivrait. Vous vous rappelez, peut-être, quelle

préoccupation s'empara de moi au retour!

Hélas! je cherchais à combattre un penchant que je sentais devenir plus fort que moi.

C'est après avoir épuisé mes forces dans ce combat inégal, qu'un hasard, que je n'avais pu prévoir, me fit
trouver seul avec vous. Là, je succombai, je l'avoue. Mon coeur trop plein ne put retenir ses discours ni

ses larmes. Mais est-ce donc un crime? et si c'en est un, n'est-il pas assez puni par les tourments affreux

auxquels je suis livré?

Dévoré par un amour sans espoir, j'implore votre pitié et ne trouve que votre haine: sans autre bonheur
que celui de vous voir, mes yeux vous cherchent malgré moi, et je tremble de rencontrer vos regards.

Dans l'état cruel où vous m'avez réduit, je passe les jours à déguiser mes peines et les nuits à m'y livrer;

tandis que vous, tranquille et paisible, vous ne connaissez ces tourments que pour les causer et vous en

applaudir. Cependant, c'est vous qui vous plaignez, et c'est moi qui m'excuse.

Voilà pourtant, Madame, voilà le récit fidèle de ce que vous nommez mes torts, et que peut-être il serait
plus juste d'appeler mes malheurs. Un amour pur et sincère, un respect qui ne s'est jamais démenti, une

soumission parfaite; tels sont les sentiments que vous m'avez inspirés. Je n'eusse pas craint d'en présenter

l'hommage à la Divinité même.

Ô vous, qui êtes son plus bel ouvrage, imitez-la dans son indulgence! Songez à mes peines cruelles;
songez surtout, que, placé par vous entre le désespoir et la félicité suprême, le premier mot que vous

prononcerez décidera pour jamais de mon sort.

De... ce 23 août 17**.

LETTRE XXXVII

LA PRÉSIDENTE DE TOURVEL

À MADAME DE VOLANGES

Je me soumets, Madame, aux conseils que votre amitié me donne. Accoutumée à déférer en tout à vos
avis, je le suis à croire qu'ils sont toujours fondés en raison. J'avouerai même que M. de Valmont doit

être, en effet, infiniment dangereux, s'il peut à la fois feindre d'être ce qu'il paraît ici, et rester tel que

vous le dépeignez. Quoi qu'il en soit, puisque vous l'exigez, je l'éloignerai de moi; au moins j'y ferai mon

possible: car souvent les choses, qui dans le fond devraient être les plus simples, deviennent

embarrassantes par la forme.

Il me paraît toujours impraticable de faire cette demande à sa tante; elle deviendrait également
désobligeante, et pour elle, et pour lui. Je ne prendrais pas non plus, sans quelque répugnance, le parti de

m'éloigner moi-même: car outre les raisons que je vous ai déjà mandées relatives à M. de Tourvel, si mon

départ contrariait M. de Valmont, comme il est possible, n'aurait-il pas la facilité de me suivre à Paris? et

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