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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Votre sévérité augmente chaque jour, Madame, et si je l'ose dire, vous semblez craindre moins d'être
injuste que d'être indulgente. Après m'avoir condamné sans m'entendre, vous avez dû sentir, en effet,

qu'il vous serait plus facile de ne pas lire mes raisons que d'y répondre, vous refusez mes Lettres avec

obstination; vous me les renvoyez avec mépris.

vous me forcez enfin de recourir à la ruse, dans le moment même où mon unique but est de vous
convaincre de ma bonne foi. La nécessité où vous m'avez mis de me défendre suffira sans doute pour en

excuser les moyens. Convaincu d'ailleurs par la sincérité de mes sentiments que pour les justifier à vos

yeux il me suffit de vous les faire bien connaître, j'ai cru pouvoir me permettre ce léger détour. J'ose

croire aussi que vous me le pardonnerez; et que vous serez peu surprise que l'amour soit plus ingénieux à

se produire, que l'indifférence à l'écarter.

Permettez donc, Madame, que mon coeur se dévoile entièrement à vous. Il vous appartient, il est juste que
vous le connaissiez.

J'étais bien éloigné, en arrivant chez Madame de Rosemonde, de prévoir le sort qui m'y attendait.

J'ignorais que vous y fussiez; et j'ajouterai, avec la sincérité qui me caractérise, que quand je l'aurais su
ma sécurité n'en eût point été troublée: non que je ne rendisse à votre beauté la justice qu'on ne peut lui

refuser; mais accoutumé à n'éprouver que des désirs, à ne me livrer qu'à ceux que l'espoir encourageait, je

ne connaissais pas les tourments de l'amour.

Vous fûtes témoin des instances que me fit Madame de Rosemonde pour m'arrêter quelque temps. J'avais
déjà passé une journée avec vous: cependant je ne me rendis, ou au moins je ne crus me rendre qu'au

plaisir, si naturel et si légitime, de témoigner des égards à une parente respectable. Le genre de vie qu'on

menait ici différait beaucoup sans doute de celui auquel j'étais accoutumé; il ne m'en coûta rien de m'y

conformer; et, sans chercher à pénétrer la cause du changement qui s'opérait en moi, je l'attribuais

uniquement encore à cette facilité de caractère, dont je crois vous avoir déjà parlé.

Malheureusement (et pourquoi faut-il que ce soit un malheur?), en vous connaissant mieux je reconnus
bientôt que cette figure enchanteresse, qui seule m'avait frappé, était le moindre de vos avantages; votre

âme céleste étonna, séduisit la mienne.

J'admirais la beauté, j'adorai la vertu. Sans prétendre à vous obtenir, je m'occupai de vous mériter.

En réclamant votre indulgence pour le passé, j'ambitionnai votre suffrage pour l'avenir. Je le cherchais
dans vos discours, je l'épiais dans vos regards; dans ces regards d'où partait un poison d'autant plus

dangereux, qu'il était répandu sans dessein et reçu sans méfiance.

Alors je connus l'amour. Mais que j'étais loin de m'en plaindre! résolu de l'ensevelir dans un éternel
silence, je me livrais sans crainte comme sans réserve à ce sentiment délicieux. Chaque jour augmentait

son empire. Bientôt le plaisir de vous voir se changea en besoin, vous absentiez-vous un moment? mon

coeur se serrait de tristesse; au bruit qui m'annonçait votre retour, il palpitait de joie. Je n'existais plus que

par vous, et pour vous. Cependant, c'est vous-même que j'adjure: jamais dans la gaieté des folâtres jeux,

ou dans l'intérêt d'une conversation sérieuse, m'échappa-t-il un mot qui pût trahir le secret de mon coeur?

Enfin un jour arriva où devait commencer mon infortune; et par une inconcevable fatalité, une action
honnête en devint le signal. Oui, Madame, c'est au milieu des malheureux que j'avais secourus, que, vous

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