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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

"Ce n'est pas l'écriture de mon mari", reprit celle-ci d'une voix inquiète, en rompant le cachet avec
vivacité: le premier coup d'oeil l'instruisit; et il se fit une telle révolution sur sa figure que Madame de

Rosemonde s'en aperçut, et lui dit:

"Qu'avez-vous?" Je m'approchai aussi, en disant:

"Cette Lettre est donc bien terrible?" La timide Dévote n'osait lever les yeux, ne disait mot, et, pour
sauver son embarras, feignait de parcourir l'Epître, qu'elle n'était guère en état de lire. Je jouissais de son

trouble, et n'étais pas fâché de la pousser un peu: "votre air plus tranquille, ajoutai-je, fait espérer que

cette Lettre vous a causé plus d'étonnement que de douleur." La colère alors l'inspira mieux que n'eût pu

faire la prudence. "Elle contient, répondit-elle, des choses qui m'offensent, et que je suis étonnée qu'on ait

osé m'écrire." - "Et qui donc?" interrompit Madame de Rosemonde. "Elle n'est pas signée", répondit la

belle courroucée: "mais la Lettre et son Auteur m'inspirent un égal mépris. On m'obligera de ne m'en plus

parler." En disant ces mots, elle déchira l'audacieuse missive, en mit les morceaux dans sa poche, se leva,

et sortit.

Malgré cette colère, elle n'en a pas moins eu ma Lettre; et je m'en remets bien à sa curiosité, du soin de
l'avoir lue en entier.

Le détail de la journée me mènerait trop loin. Je joins à ce récit le brouillon de mes deux Lettres: vous
serez aussi instruite que moi. Si vous voulez être au courant de ma correspondance, il faut vous

accoutumer à déchiffrer mes minutes: car pour rien au monde, je ne dévorerais l'ennui de les recopier.

Adieu, ma belle amie.

De.., ce 25 août 17**.

LETTRE XXXV

LE VICOMTE DE VALMONT

À LA PRÉSIDENTE DE TOURVEL

Il faut vous obéir, Madame, il faut vous prouver qu'au milieu des torts que vous vous plaisez à me croire,
il me reste au moins assez de délicatesse pour ne pas me permettre un reproche, et assez de courage pour

m'imposer les plus douloureux sacrifices, vous m'ordonnez le silence et l'oubli! eh bien! je forcerai mon

amour à se taire; et j'oublierai, s'il est possible, la façon cruelle dont vous l'avez accueilli. Sans doute le

désir de vous plaire n'en donnait pas le droit, et j'avoue encore que le besoin que j'avais de votre

indulgence n'était pas un titre pour l'obtenir: mais vous regardez mon amour comme un courage; vous

oubliez que si ce pouvait être un tort, vous en seriez à la fois, et la cause et l'excuse. Vous oubliez aussi

qu'accoutumé à vous ouvrir mon âme, lors même que cette confiance pouvait me nuire, il ne m'était plus

possible de vous cacher les sentiments dont je suis pénétré; et ce qui fut l'ouvrage de ma bonne foi, vous

le regardez comme le fruit de l'audace. Pour prix de l'amour le plus tendre, le plus respectueux, le plus

vrai, vous me rejetez loin de vous. Vous me parlez enfin de votre haine... Quel autre ne se plaindrait pas

d'être traité ainsi? Moi seul, je me soumets; je souffre tout et ne murmure point; vous frappez et j'adore.

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