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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

C'est au point que si cela continue, elle me forcera à m'occuper sérieusement des moyens de reprendre
cet avantage; car assurément je ne veux être vaincu par elle en aucun genre. Mes Lettres mêmes sont le

sujet d'une petite guerre: non contente de n'y pas répondre, elle refuse de les recevoir. Il faut pour

chacune une ruse nouvelle, et qui ne réussit pas toujours.

Vous vous rappelez par quel moyen simple j'avais remis la première; la seconde n'offrit pas plus de
difficulté. Elle m'avait demandé de lui rendre sa Lettre: je lui donnai la mienne en place, sans qu'elle eût

le moindre soupçon. Mais soit dépit d'avoir été attrapée, soit caprice, ou enfin soit vertu, car elle me

forcera d'y croire, elle refusa obstinément la troisième. J'espère pourtant que l'embarras où a pensé la

mettre la suite de ce refus, la corrigera pour l'avenir.

Je ne fus pas très étonné qu'elle ne voulût pas recevoir cette Lettre que je lui offrais tout simplement;
c'eût été déjà accorder quelque chose, et je m'attends à une plus longue défense. Après cette tentative, qui

n'était qu'un essai fait en passant, je mis une enveloppe à ma Lettre; et prenant le moment de la toilette,

où Madame de Rosemonde et la Femme de chambre étaient présentes, je la lui envoyai par mon

Chasseur, avec ordre de lui dire que c'était le papier qu'elle m'avait demandé. J'avais bien deviné qu'elle

craindrait l'explication scandaleuse que nécessiterait un refus: en effet elle prit la Lettre; et mon

Ambassadeur, qui avait ordre d'observer sa figure, et qui ne voit pas mal, n'aperçut qu'une légère rougeur

et plus d'embarras que de colère.

Je me félicitais donc, bien sûr, ou qu'elle garderait cette Lettre, ou que si elle voulait me la rendre, il
faudrait qu'elle se trouvât seule avec moi; ce qui me donnerait une occasion de lui parler. Environ une

heure après, un de ses gens entre dans ma chambre et me remet, de la part de sa Maîtresse, un paquet

d'une autre forme que le mien, et sur l'enveloppe duquel je reconnais l'écriture tant désirée. J'ouvre avec

précipitation... C'était ma Lettre elle-même, non décachetée et pliée seulement en deux. Je soupçonne que

la crainte que je ne fusse moins scrupuleux qu'elle sur le scandale lui a fait employer cette ruse

diabolique.

Vous me connaissez; je n'ai pas besoin de vous peindre ma fureur. Il fallut pourtant reprendre son
sang-froid, et chercher de nouveaux moyens, voici le seul que je trouvai.

On va d'ici, tous les matins, chercher les Lettres à la Poste, qui est à environ trois quarts de lieue: on se
sert, pour cet objet, d'une boîte couverte à peu près comme un tronc, dont le Maître de la Poste a une clef

et Madame de Rosemonde l'autre. Chacun y met ses Lettres dans la journée, quand bon lui semble; on les

porte le soir à la Poste, et le matin on va chercher celles qui sont arrivées. Tous les gens, étrangers ou

autres, font ce service également. Ce n'était pas le tour de mon domestique; mais il se chargea d'y aller,

sous le prétexte qu'il avait affaire de ce côté.

Cependant j'écrivis ma Lettre. Je déguisai mon écriture pour l'adresse, et je contrefis assez bien, sur
l'enveloppe, le timbre de Dijon. Je choisis cette ville, parce que je trouvai plus gai, puisque je demandais

les mêmes droits que le mari, d'écrire aussi du même lieu, et aussi parce que ma Belle avait parlé toute la

journée du désir qu'elle avait de recevoir des Lettres de Dijon. Il me parut juste de lui procurer ce plaisir.

Ces précautions une fois prises, il était facile de faire joindre cette Lettre aux autres. Je gagnais encore à
cet expédient d'être témoin de la réception: car l'usage est ici de se rassembler pour déjeuner et d'attendre

l'arrivée des Lettres avant de se séparer. Enfin elles arrivèrent.

Madame de Rosemonde ouvrit la boîte. "De Dijon", dit-elle, en donnant la Lettre à Madame de Tourvel.

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