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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

et sauve les autres du découragement, vous trouverez sans doute que je pratique bien mal dans ce
moment cette indulgence que je prêche; mais je ne vois plus en elle qu'une faiblesse dangereuse, quand

elle nous mène à traiter de même le vicieux et l'homme de bien.

Je ne me permettrai point de scruter les motifs de l'action de M. de Valmont; je veux croire qu'ils sont
louables comme elle: mais en a-t-il moins passé sa vie à porter dans les familles le trouble, le déshonneur

et le scandale? Écoutez, si vous voulez, la voix du malheureux qu'il a secouru; mais qu'elle ne vous

empêche pas d'entendre les cris de cent victimes qu'il a immolées. Quand il ne serait, comme vous le

dites, qu'un exemple du danger des liaisons, en serait-il moins lui-même une liaison dangereuse? vous le

supposez susceptible d'un retour heureux? allons plus loin; supposons ce miracle arrivé. Ne resterait-il

pas contre lui l'opinion publique, et ne suffit-elle pas pour régler votre conduite? Dieu seul peut absoudre

au moment du repentir; il lit dans les coeurs: mais les hommes ne peuvent juger les pensées que par les

actions; et nul d'entre eux, après avoir perdu l'estime des autres, n'a droit de se plaindre de la méfiance

nécessaire, qui rend cette perte si difficile à réparer. Songez surtout, ma jeune amie, que quelquefois il

suffit, pour perdre cette estime, d'avoir l'air d'y attacher trop peu de prix; et ne taxez pas cette sévérité

d'injustice: car, outre qu'on est fondé à croire qu'on ne renonce pas à ce bien précieux quand on a droit

d'y prétendre, celui-là est en effet plus près de mal faire, qui n'est plus contenu par ce frein puissant. Tel

serait cependant l'aspect sous lequel vous montrerait une liaison intime avec M. de Valmont, quelque

innocente qu'elle pût être.

Effrayée de la chaleur avec laquelle vous le défendez, je me hâte de prévenir les objections que je
prévois. vous me citerez Madame de Merteuil, à qui on a pardonné cette liaison; vous me demanderez

pourquoi je le reçois chez moi; vous me direz que loin d'être rejeté par les gens honnêtes, il est admis,

recherché même dans ce qu'on appelle la bonne compagnie. Je veux, je crois, répondre à tout.

D'abord Madame de Merteuil, en effet très estimable, n'a peut-être d'autre défaut que trop de confiance
en ses forces; c'est un guide adroit qui se plaît à conduire un char entre les rochers et les précipices, et

que le succès seul justifie: il est juste de la louer, il serait imprudent de la suivre; elle même en convient

et s'en accuse. À mesure qu'elle a vu davantage, ses principes sont devenus plus sévères; et je ne crains

pas de vous assurer qu'elle penserait comme moi.

Quant à ce qui me regarde, je ne me justifierai pas plus que les autres. Sans doute, je reçois M. de
Valmont, et il est reçu partout; c'est une inconséquence de plus à ajouter à mille autres qui gouvernent la

société. vous savez, comme moi, qu'on passe sa vie à les remarquer, à s'en plaindre et à s'y livrer. M. de

Valmont, avec un beau nom, une grande fortune, beaucoup de qualités aimables, a reconnu de bonne

heure que pour avoir l'empire dans la société, il suffisait de manier, avec une égale adresse, la louange et

le ridicule. Nul ne possède comme lui ce double talent: il séduit avec l'un, et se fait craindre avec l'autre.

On ne l'estime pas; mais on le flatte. Telle est son existence au milieu d'un monde qui, plus prudent que

courageux, aime mieux le ménager que le combattre.

Mais ni Madame de Merteuil elle-même, ni aucune autre femme, n'oserait sans doute aller s'enfermer à la
campagne, presque en tête-à-tête avec un tel homme. Il était réservé à la plus sale, à la plus modeste

d'entre elles, de donner l'exemple de cette inconséquence; pardonnez-moi ce mot, il échappe à l'amitié.

Ma belle amie, votre honnêteté même vous trahit, par la sécurité qu'elle vous inspire. Songez donc que

vous aurez pour juges, d'une part, des gens frivoles, qui ne croiront pas à une vertu dont ils ne trouvent

pas le modèle chez eux; et de l'autre, des méchants qui feindront de n'y pas croire, pour vous punir de

l'avoir eue. Considérez que vous faites, dans ce moment, ce que quelques hommes n'oseraient pas

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