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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

moins le renfermer en moi-même, en attendant que j'apprenne à le vaincre. Je sens combien ce travail
sera pénible; je ne me dissimule pas que j'aurai besoin de toutes mes forces; je tenterai tous les moyens: il

en est un qui coûtera le plus à mon coeur, ce sera celui de me répéter souvent que le vôtre est insensible.

J'essaierai même de vous voir moins, et déjà je m'occupe d'en trouver un prétexte plausible.

Quoi! je perdrais la douce habitude de vous voir chaque jour! Ah! du moins je ne cesserai jamais de la
regretter. Un malheur éternel sera le prix de l'amour le plus tendre; et vous l'aurez voulu, et ce sera votre

ouvrage! Jamais, je le sens, je ne retrouverai le bonheur que je perds aujourd'hui; vous seule étiez faite

pour mon coeur; avec quel plaisir je ferais le serment de ne vivre que pour vous. Mais vous ne voulez pas

le recevoir; votre silence m'apprend assez que votre coeur ne vous dit rien pour moi; il est à la fois la

preuve la plus sûre de votre indifférence, et la manière la plus cruelle de me l'annoncer. Adieu,

Mademoiselle.

Je n'ose plus me flatter d'une réponse; l'amour l'eût écrite avec empressement, l'amitié avec plaisir, la
pitié même avec complaisance: mais la pitié, l'amitié et l'amour sont également étrangers à votre coeur.

Paris, ce 23 août 17**.

LETTRE XXIX

CÉCILE DE VOLANGES

À SOPHIE CARNAY

Je te le disais bien, Sophie, qu'il y avait des cas où on pouvait écrire; et je t'assure que je me reproche
bien d'avoir suivi ton avis, qui nous a tant fait de peine, au Chevalier Danceny et à moi. La preuve que

j'avais raison, c'est que Madame de Merteuil, qui est une femme qui sûrement le sait bien, a fini par

penser comme moi. Je lui ai tout avoué. Elle m'a bien dit d'abord comme toi: mais quand je lui ai eu tout

expliqué, elle est convenue que c'était bien différent; elle exige seulement que je lui fasse voir toutes mes

Lettres et toutes celles du Chevalier Danceny, afin d'être sûre que je ne dirai que ce qu'il faudra; ainsi, à

présent, me voilà tranquille. Mon Dieu, que je l'aime Madame de Merteuil! elle est si bonne! et c'est une

femme bien respectable. Ainsi il n'y a rien à dire. Comme je m'en vais écrire à M. Danceny, et comme il

va être content! il le sera encore plus qu'il ne croit; car jusqu'ici je ne lui parlais que de mon amitié, et lui

voulait toujours que je dise mon amour. Je crois que c'était bien la même chose; mais enfin je n'osais pas,

et il tenait à cela. Je l'ai dit à Madame de Merteuil; elle m'a dit que j'avais eu raison, et qu'il ne fallait

convenir d'avoir de l'amour, que quand on ne pouvait plus s'en empêcher: or je suis bien sûre que je ne

pourrai pas m'en empêcher plus longtemps; après tout c'est la même chose, et cela lui plaira davantage.

Madame de Merteuil m'a dit aussi qu'elle me prêterait des Livres qui parlaient de tout cela, et qui

m'apprendraient bien à me conduire, et aussi à mieux écrire que je ne fais: car, vois-tu, elle me dit tous

mes défauts, ce qui est une preuve qu'elle m'aime bien; elle m'a recommandé seulement de ne rien dire à

Maman de ces Livres-là, parce que ça aurait l'air de trouver qu'elle a trop négligé mon éducation, et ça

pourrait la fâcher. Oh! je ne lui en dirai rien. C'est pourtant bien extraordinaire qu'une femme qui ne

m'est presque pas parente prenne plus de soin de moi que ma mère! c'est bien heureux pour moi de l'avoir

connue! Elle a demandé aussi à Maman de me mener après-demain à l'Opéra, dans sa loge; elle m'a dit

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