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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

dernière Lettre, j'ai pleuré que ça ne finissait pas; et je suis bien sûre que si je ne lui réponds pas encore,
ça nous fera bien de la peine.

Je vais vous envoyer sa Lettre aussi, ou bien une copie, et vous jugerez; vous verrez bien que ce n'est rien
de mal qu'il demande. Cependant si vous trouvez que ça ne se doit pas, je vous promets de m'en

empêcher; mais je crois que vous penserez comme moi, que ce n'est pas là du mal.

Pendant que j'y suis, Madame, permettez-moi de vous faire encore une question: on m'a bien dit que
c'était mal d'aimer quelqu'un; mais pourquoi cela?

Ce qui me fait vous le demander, c'est que M. le Chevalier Danceny prétend que ce n'est pas mal du tout,
et que presque tout le monde aime; si cela était, je ne vois pas pourquoi je serais la seule à m'en

empêcher; ou bien est-ce que ce n'est un mal que pour les demoiselles? car j'ai entendu Maman

elle-même dire que Madame D... aimait M. M... et elle n'en parlait pas comme d'une chose qui serait si

mal; et pourtant je suis sûre qu'elle se fâcherait contre moi, si elle se doutait seulement de mon amitié

pour M.Danceny. Elle me traite toujours comme un enfant, Maman; et elle ne me dit rien du tout. Je

croyais, quand elle m'a fait sortir du Couvent, que c'était pour me marier; mais à présent, il me semble

que non: ce n'est pas que je m'en soucie, je vous assure; mais vous, qui êtes si amie avec elle, vous savez

peut-être ce qui en est, et si vous le savez, j'espère que vous me le direz.

Voilà une bien longue Lettre, Madame, mais puisque vous m'avez permis de vous écrire, j'en ai profité
pour vous dire tout, et je compte sur votre amitié.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Paris, ce 23 août 17**.

LETTRE XXVIII

LE CHEVALIER DANCENY

À CÉCILE DE VOLANGES

Eh! quoi, Mademoiselle, vous refusez toujours de me répondre! rien ne peut vous fléchir; et chaque jour
emporte avec lui l'espoir qu'il avait amené! Quelle est donc cette amitié que vous consentez qui subsiste

entre nous, si elle n'est pas même assez puissante pour vous rendre sensible à ma peine; si elle vous laisse

froide et tranquille, tandis que j'éprouve les tourments d'un feu que je ne puis éteindre; si, loin de vous

inspirer de la confiance, elle ne suffit pas même à faire naître votre pitié? Quoi! votre ami souffre et vous

ne faites rien pour le secourir! Il ne vous demande qu'un mot, et vous le lui refusez! et vous voulez qu'il

se contente d'un sentiment si faible, dont vous craignez encore de lui réitérer les assurances! vous ne

voudriez pas être ingrate, disiez-vous hier: ah! croyez-moi, Mademoiselle, vouloir payer de l'amour avec

de l'amitié, ce n'est pas craindre l'ingratitude, c'est redouter seulement d'en avoir l'air. Cependant je n'ose

plus vous entretenir d'un sentiment qui ne peut que vous être à charge, s'il ne vous intéresse pas; il faut au

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