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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

le régler: en guidant mes démarches, en dictant mes discours, vous me sauverez au moins du malheur
affreux de vous déplaire. Dissipez surtout cette crainte désespérante; dites-moi que vous me pardonnez,

que vous me plaignez; assurez-moi de votre indulgence. vous n'aurez jamais toute celle que je vous

désirerais; mais je réclame celle dont j'ai besoin: me la refuserez-vous?

Adieu, Madame, recevez avec bonté l'hommage de mes sentiments; il ne nuit point à celui de mon
respect.

De... ce 20 août 17**.

LETTRE XXV

LE VICOMTE DE VALMONT

À LA MARQUISE DE MERTEUIL

voici le bulletin d'hier.

A onze heures j'entrai chez Madame de Rosemonde; et, sous ses auspices, je fus introduit chez la feinte
malade, qui était encore couchée. Elle avait les yeux très battus; j'espère qu'elle avait aussi mal dormi que

moi. Je saisis un moment, où Madame de Rosemonde s'était éloignée, pour remettre ma Lettre: on refusa

de la prendre; mais je la laissai sur le lit, et allai bien honnêtement approcher le fauteuil de ma vieille

tante, qui voulait être auprès de soir cher enfant: il fallut bien serrer la Lettre pour éviter le scandale. La

malade dit maladroitement qu'elle croyait avoir un peu de fièvre. Madame de Rosemonde m'engagea à

lui tâter le pouls, en vantant beaucoup mes connaissances en médecine, Ma Belle eut donc le double

chagrin d'être obligée de me livrer son bras, et de sentir que son petit mensonge allait être découvert. En

effet, je pris sa main que je serrai dans une des miennes, pendant que de l'autre, je parcourais son bras

frais et potelé; la malicieuse personne ne répondit à rien, ce qui me fit dire en me retirant: "Il n'y a pas

même la plus légère émotion." Je me doutai que ses regards devaient être sévères, et, pour la punir, je ne

les cherchai pas: un moment après, elle dit qu'elle voulait se lever, et nous la laissâmes seule. Elle parut

au dîner qui fut triste; elle annonça qu'elle n'irait pas se promener, ce qui était me dire que je n'aurais pas

l'occasion de lui parler. Je sentis bien qu'il fallait placer là un soupir et un regard douloureux: sans doute

elle s'y attendait, car ce fut le seul moment de la journée où je parvins à rencontrer ses yeux. Toute sage

qu'elle est, elle a ses petites ruses comme une autre. Je trouvai le moment de lui demander si elle avait eu

la bonté de minstruire de mon sort, et je fus un peu étonné de l'entendre me répondre: Oui, Monsieur, je

vous ai écrit. J'étais fort empressé d'avoir cette Lettre; mais soit ruse encore, ou maladresse, ou timidité,

elle ne me la remit que le soir, au moment de se retirer chez elle. Je vous l'envoie ainsi que le brouillon

de la mienne; lisez et jugez; voyez avec quelle insigne fausseté elle affirme qu'elle n'a point d'amour,

quand je suis sûr du contraire; et puis elle se plaindra si je la trompe après, quand elle ne craint pas de me

tromper avant! Ma belle amie, l'homme le plus adroit ne peut encore que se tenir au niveau de la femme

la plus vraie. Il faudra pourtant feindre de croire à tout ce radotage, et se fatiguer de désespoir, parce qu'il

plaît à Madame de jouer la rigueur! Le moyen de ne pas se venger de ces noirceurs-là... ah! patience...

mais adieu. J'ai encore beaucoup à écrire.

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