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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

J'aperçois le point du jour, et j'espère que la fraîcheur qui l'accompagne m'amènera le sommeil. Je vais
me remettre au lit; et, quel que soit l'empire de cette femme, je vous promets de ne pas m'occuper

tellement d'elle, qu'il ne me reste le temps de songer beaucoup à vous. Adieu, ma belle amie.

De... ce 21 août 17**, 4 heures du matin.

LETTRE XXIV

LE VICOMTE DE VALMONT

À LA PRÉSIDENTE DE TOURVEL

Ah! par pitié, Madame, daignez calmer le trouble de mon âme; daignez m'apprendre ce que je dois.

Espérer ou craindre. Placé entre l'excès du bonheur et celui de l'infortune, l'incertitude est un tourment
cruel. Pourquoi vous ai-je parlé? que n'ai-je pu résister au charme impérieux qui vous livrait mes

pensées? Content de vous adorer en silence, je jouissais au moins de mon amour; et ce sentiment pur, que

ne troublait point alors l'image de votre douleur, suffisait à ma félicité: mais cette source de bonheur en

est devenue une de désespoir, depuis que j'ai vu couler vos larmes; depuis que j'ai entendu ce cruel Ah!

malheureuse! Madame, ces deux mots retentiront longtemps dans mon coeur.

Par quelle fatalité, le plus doux des sentiments ne peut-il vous inspirer que l'effroi? quelle est donc cette
crainte? Ah! ce n'est pas celle de le partager:

Votre coeur, que j'ai mal connu, n'est pas fait pour l'amour; le mien, que vous calomniez sans cesse, est le
seul qui soit sensible; le vôtre est même sans pitié. S'il n'en était pas ainsi, vous n'auriez pas refusé un

mot de consolation au malheureux qui vous racontait ses souffrances; vous ne vous seriez pas soustraite à

ses regards, quand il n'a d'autre plaisir que celui de vous voir; vous ne vous seriez pas fait un jeu cruel de

son inquiétude, en lui faisant annoncer que vous étiez malade sans lui permettre d'aller s'informer de

votre état; vous auriez senti que cette même nuit, qui n'était pour vous que douze heures de repos, allait

être pour lui un siècle de douleurs.

Par où, dites-moi, ai-je mérité cette rigueur désolante? Je ne crains pas de vous prendre pour juge:
qu'ai-je donc fait? que céder à un sentiment involontaire, inspiré par la beauté et justifié par la vertu;

toujours contenu par le respect, et dont l'innocent aveu fut l'effet de la confiance et non de l'espoir: la

trahirez-vous cette confiance que vous-même avez semblé me permettre, et à laquelle je me suis livré

sans réserve? Non, je ne puis le croire; ce serait vous supposer un tort, et mon coeur se révolte à la seule

idée de vous en trouver un: je désavoue mes reproches; j'ai pu les écrire, mais non pas les penser. Ah!

laissez-moi vous croire parfaite, c'est le seul plaisir qui me reste. Prouvez-moi que vous l'êtes en

m'accordant vos soins généreux. Quel malheureux avez-vous secouru, qui en eût autant de besoin que

moi? ne m'abandonnez pas dans le délire où vous m'avez plongé: prêtez-moi votre raison, puisque vous

avez ravi la mienne; après m'avoir corrigé, éclairez-moi pour finir votre ouvrage.

Je ne veux pas vous tromper, vous ne parviendrez point à vaincre mon amour; mais vous m'apprendrez à

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