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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

votre sein que je déposerai mes peines. J'y puiserai des forces pour souffrir de nouveau; j'y trouverai la
bonté compatissante, et je me croirai consolé, parce que vous m'aurez plaint. Ô vous que j'adore!

écoutez-moi, plaignez-moi, secourez-moi!" Cependant j'étais à ses genoux, et je serrais ses mains dans

les miennes: mais elle, les dégageant tout à coup, et les croisant sur ses yeux avec l'expression du

désespoir: "Ah! malheureuse! s'écria-t-elle; puis elle fondit en larmes. Par bonheur je m'étais livré à tel

point, que je pleurais aussi; et, reprenant ses mains, je les baignais de pleurs. Cette précaution était bien

nécessaire; car elle était si occupée de sa douleur, qu'elle ne se serait pas aperçue de la mienne, si je

n'avais pas trouvé ce moyen de l'en avertir. J'y gagnai de plus de considérer à loisir cette charmante

figure, embellie encore par l'attrait puissant des larmes. Ma tête s'échauffait, et j'étais si peu maître de

moi, que je fus tenté de profiter de ce moment.

Quelle est donc notre faiblesse? quel est l'empire des circonstances, si moi-même, oubliant mes projets,
j'ai risqué de perdre, par un triomphe prématuré, le charme des longs combats et les détails d'une pénible

défaite; si, séduit par un désir de jeune homme, j'ai pensé exposer le vainqueur de Madame de Tourvel à

ne recueillir, pour fruit de ses travaux, que l'insipide avantage d'avoir eu une femme de plus! Ah! qu'elle

se rende, mais qu'elle combatte; que, sans avoir la force de vaincre, elle ait celle de résister; qu'elle

savoure à loisir le sentiment de sa faiblesse, et soit contrainte d'avouer sa défaite. Laissons le Braconnier

obscur tuer à l'affût le cerf qu'il a surpris; le vrai Chasseur doit le forcer.

Ce projet est sublime, n'est-ce pas? mais peut-être serai-je à présent au regret de ne l'avoir pas suivi, si le
hasard ne fût venu au secours de ma prudence.

Nous entendîmes du bruit. On venait du salon.

Madame de Tourvel, effrayée, se leva précipitamment, se saisit d'un des flambeaux, et sortit. Il fallut bien
la laisser faire. Ce n'était qu'un Domestique.

Aussitôt que j'en fus assuré, je la suivis. À peine eus-je fait quelques pas, que, soit qu'elle me reconnût,
soit un sentiment vague d'effroi, je l'entendis précipiter sa marche, et se jeter plutôt qu'entrer dans son

appartement dont elle ferma la porte sur elle. J'y allai; mais la clef était en dedans.

Je me gardai bien de frapper; c'eût été lui fournir l'occasion d'une résistance trop facile. J'eus l'heureuse et
simple idée de tenter de voir à travers la serrure, et je vis en effet cette femme adorable à genoux, baignée

de larmes, et priant avec ferveur.

Quel Dieu osait-elle invoquer? en est-il d'assez puissant contre l'amour? En vain cherche-t-elle à présent
des secours étrangers: c'est moi qui réglerai son sort.

Croyant en avoir assez fait pour un jour, je me retirai aussi dans mon appartement et me mis à vous
écrire. J'espérais la revoir au souper; mais elle fit dire qu'elle s'était trouvée indisposée et s'était mise au

lit. Madame de Rosemonde voulut monter chez elle, mais la malicieuse malade prétexta un mal de tête

qui ne lui permettait de voir personne.

Vous jugez qu'après le souper la veillée fut courte, et que j'eus aussi mon mal de tête. Retiré chez moi,
j'écrivis une longue Lettre pour me plaindre de cette rigueur, et je me couchai, avec le projet de la

remettre ce matin. J'ai mal dormi, comme vous pouvez voir par la date de cette Lettre. Je me suis levé, et

j'ai relu mon Épître. Je me suis aperçu que je ne m'y étais pas assez observé, que j'y montrais plus

d'ardeur que d'amour, et plus d'humeur que de tristesse. Il faudra la refaire; mais il faudrait être plus

calme.

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