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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Enfin, ma belle amie, j'ai fait un pas en avant, mais un grand pas; et qui, s'il ne m'a pas conduit jusqu'au
but, m'a fait connaître au moins que je suis dans la route, et a dissipé la crainte où j'étais de m'être égaré.

J'ai enfin déclaré mon amour; et quoiqu'on ait gardé le silence le plus obstiné, j'ai obtenu la réponse

peut-être la moins équivoque et la plus flatteuse: mais n'anticipons pas sur les événements, et reprenons

plus haut.

Vous vous souvenez qu'on faisait épier mes démarches. Eh bien! j'ai voulu que ce moyen scandaleux
tournât à l'édification publique, et voici ce que j'ai fait. J'ai chargé mon confident de me trouver, dans les

environs, quelque malheureux qui eût besoin de secours. Cette commission n'était pas difficile à remplir.

Hier après-midi, il me rendit compte qu'on devait saisir aujourd'hui, dans la matinée, les meubles d'une

famille entière qui ne pouvait payer la taille. Je m'assurai qu'il n'y eût dans cette maison aucune fille ou

femme dont l'âge ou la figure pussent rendre mon action suspecte; et, quand je fus bien informé, je

déclarai à souper mon projet d'aller à la chasse le lendemain. Ici je dois rendre justice à ma Présidente:

sans doute elle eut quelques remords des ordres qu'elle avait donnés; et, n'ayant pas la force de vaincre sa

curiosité, elle eut au moins celle de contrarier mon désir. Il devait faire une chaleur excessive; je risquais

de me rendre malade; je ne tuerais rien et me fatiguerais en vain; et, pendant ce dialogue, ses yeux, qui

parlaient peut-être mieux qu'elle ne voulait, me faisaient assez connaître qu'elle désirait que je prisse pour

bonnes ces mauvaises raisons. Je n'avais garde de m'y rendre, comme vous pouvez croire, et je résistai de

même à une petite diatribe contre la chasse et les Chasseurs, et à un petit nuage d'humeur qui obscurcit,

toute la soirée, cette figure céleste. Je craignis un moment que ses ordres ne fussent révoqués, et que sa

délicatesse ne me nuisît.

Je ne calculais pas la curiosité d'une femme; aussi me trompais-je. Mon Chasseur me rassura dès le soir
même, et je me couchai satisfait. Au point du jour je me lève et je pars. A peine à cinquante pas du

Château, j'aperçois mon espion qui me suit. J'entre en chasse, et marche à travers champs vers le village

où je voulais me rendre; sans autre plaisir, dans ma route, que de faire courir le drôle qui me suivait, et

qui, n'osant pas quitter les chemins, parcourait souvent, à toute course, un espace triple du mien. À force

de l'exercer, j'ai eu moi-même une extrême chaleur, et je me suis assis au pied d'un arbre. N'a-t-il pas eu

l'insolence de se couler derrière un buisson qui n'était pas à vingt pas de moi, et de s'y asseoir aussi? J'ai

été tenté un moment de lui envoyer mon coup de fusil, qui, quoique de petit plomb seulement, lui aurait

donné une leçon suffisante sur les dangers de la curiosité: heureusement pour lui, je me suis ressouvenu

qu'il était utile et même nécessaire à mes projets; cette réflexion l'a sauvé.

Cependant j'arrive au village; je vois de la rumeur; je m'avance: j'interroge; on me raconte le fait. Je fais
venir le Collecteur; et, cédant à ma généreuse compassion, je paie noblement cinquante-six livres, pour

lesquelles on réduisait cinq personnes à la paille et au désespoir. Après cette action si simple, vous

n'imaginez pas quel choeur de bénédictions retentit autour de moi de la part des assistants! Quelles

larmes de reconnaissance coulaient des yeux du vieux chef de cette famille, et embellissaient cette figure

de Patriarche, qu'un moment auparavant l'empreinte farouche du désespoir rendait vraiment hideuse!

J'examinais ce spectacle, lorsqu'un autre paysan, plus jeune, conduisant par la main une femme et deux

enfants, et s'avançant vers moi à pas précipités, leur dit:

"Tombons tous aux pieds de cette image de Dieu"; et dans le même instant, j'ai été entouré de cette
famille, prosternée à mes genoux. J'avouerai ma faiblesse; mes yeux se sont mouillés de larmes, et j'ai

senti en moi un mouvement involontaire, mais délicieux. J'ai été étonné du plaisir qu'on éprouve en

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