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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

menée cette gaieté: mais j'ai eu le temps de la réflexion et je me suis armée de sévérité. Ce n'est pas que
je refuse pour toujours; mais je diffère, et j'ai raison. J'y mettrais peut-être de la vanité, et, une fois piquée

au jeu, on ne sait plus où l'on s'arrête. Je serais femme à vous enchaîner de nouveau, à vous faire oublier

votre Présidente; et si j'allais, moi indigne, vous dégoûter de la vertu, voyez quel scandale! Pour éviter ce

danger, voici mes conditions.

Aussitôt que vous aurez eu votre belle Dévote, que vous pourrez m'en fournir une preuve, venez, et je
suis à vous. Mais vous n'ignorez pas que dans les affaires importantes, on ne reçoit de preuves que par

écrit. Par cet arrangement, d'une part, je deviendrai une récompense au lieu d'être une consolation; et

cette idée me plaît davantage: de l'autre votre succès en sera plus piquant, en devenant lui-même un

moyen d'infidélité. Venez donc, venez au plus tôt m'apporter le gage de votre triomphe: semblable à nos

preux Chevaliers qui venaient déposer aux pieds de leur Dame les fruits brillants de leur victoire.

Sérieusement, je suis curieuse de savoir ce que peut écrire une Prude après un tel moment, et quel voile
elle met sur ses discours, après n'en avoir plus laissé sur sa personne. C'est à vous de voir si je me mets à

un prix trop haut; mais je vous préviens qu'il n'y a rien à rabattre. Jusque-là, mon cher Vicomte, vous

trouverez bon que je reste fidèle à mon Chevalier, et que je m'amuse à le rendre heureux, malgré le petit

chagrin que cela vous cause.

Cependant si j'avais moins de moeurs, je crois qu'il aurait, dans ce moment, un rival dangereux; c'est la
petite Volanges. Je l'affole de cet enfant: c'est une vraie passion. Ou je me trompe, ou elle deviendra une

de nos femmes les plus à la mode. Je vois son petit coeur se développer, et c'est un spectacle ravissant.

Elle aime déjà son Danceny avec fureur; mais elle n'en sait encore rien. Lui-même, quoique très

amoureux, a encore la timidité de son âge, et n'ose pas trop le lui apprendre. Tous deux sont en adoration

vis-à-vis de moi. La petite surtout a grande envie de me dire son secret; particulièrement depuis quelques

jours je l'en vois vraiment oppressée et je lui aurais rendu un grand service de l'aider un peu: mais je

n'oublie pas que c'est un enfant, et je ne veux pas me compromettre. Danceny m'a parlé un peu plus

clairement; mais, pour lui, mon parti est pris, je ne veux pas l'entendre. Quant à la petite, je suis souvent

tentée d'en faire mon élève; c'est un service que j'ai envie de rendre à Gercourt. Il me laisse du temps,

puisque le voilà en Corse jusqu'au mois d'Octobre. J'ai dans l'idée que j'emploierai ce temps-là, et que

nous lui donnerons une femme toute formée, au lieu de son innocente Pensionnaire.

Quelle est donc en effet l'insolente sécurité de cet homme, qui ose dormir tranquille, tandis qu'une
femme, qui a à se plaindre de lui, ne s'est pas encore vengée? Tenez, si la petite était ici dans ce moment,

je ne sais ce que je ne lui dirais pas.

Adieu, Vicomte; bonsoir et bon succès: mais, pour Dieu, avancez donc. Songez que si vous n'avez pas
cette femme, les autres rougiront de vous avoir eu.

De.., ce 20 août 17**.

LETTRE XXI

LE VICOMTE DE VALMONT

À LA MARQUISE DE MERTEUIL

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