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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Madame de Merteuil, que je comptais voir hier au soir, n'est pas venue. Tout s'arrange contre moi:

C'est elle qui est cause que je le connais. C'est presque toujours avec elle que je l'ai vu, que je lui ai parlé.
Ce n'est pas que je lui en veuille du mal: mais elle me laisse là au moment de l'embarras. Oh! je suis bien

à plaindre!

Figure-toi qu'il est venu hier comme à l'ordinaire.

J'étais si troublée que je n'osais le regarder. Il ne pouvait pas me parler, parce que Maman était là. Je me
doutais bien qu'il serait fâché, quand il verrait que je ne lui avais pas écrit. Je ne savais quelle contenance

faire. Un instant après il me demanda si je voulais qu'il allât chercher ma harpe. Le coeur me battait si

fort, que ce fut tout ce que je pus faire que de répondre que oui. Quand il revint, c'était bien pis.

Je ne le regardai qu'un petit moment. Il ne me regardait pas, lui; mais il avait un air qu'on aurait dit qu'il
était malade. Ça me faisait bien de la peine.

Il se mit à accorder ma harpe, et après, en me l'apportant, il me dit: "Ah! Mademoiselle!..." Il ne me dit
que ces deux mots-là; mais c'était d'un ton que j'en fus toute bouleversée. Je préludais sur ma harpe, sans

savoir ce que je faisais. Maman demanda si nous ne chanterions pas. Lui s'excusa, en disant qu'il était un

peu malade; et moi, qui n'avais pas d'excuse, il me fallut chanter. J'aurais voulu n'avoir jamais eu de voix.

Je choisis exprès un air que je ne savais pas; car j'étais bien sûre que je ne pourrais en chanter aucun, et

on se serait aperçu de quelque chose. Heureusement il vint une visite; et, dès que j'entendis entrer un

carrosse, je cessai, et le priai de reporter ma harpe. J'avais bien peur qu'il ne s'en allât en même temps;

mais il revint.

Pendant que Maman et cette Dame qui était venue causaient ensemble, je voulus le regarder encore un
petit moment. Je rencontrai ses yeux, et il me fut impossible de détourner les miens. Un moment après je

vis ses larmes couler, et il fut obligé de se retourner pour n'être pas vu. Pour le coup, je ne pus y tenir; je

sentis que j'allais pleurer aussi. Je sortis, et tout de suite j'écrivis avec un crayon, sur un chiffon de papier:

"Ne soyez donc pas si triste, je vous en prie; je promets de vous répondre." Sûrement, tu ne peux pas dire

qu'il y ait du mal à cela; et puis c'était plus fort que moi. Je mis mon papier aux cordes de ma harpe,

comme sa Lettre était, et je revins dans le salon. Je me sentais plus tranquille. Il me tardait bien que cette

Dame s'en fût. Heureusement, elle était en visite; elle s'en alla bientôt après. Aussitôt qu'elle fut sortie, je

dis que je voulais reprendre ma harpe, et je le priai de l'aller chercher. Je vis bien, à son air, qu'il ne se

doutait de rien. Mais au retour, oh! comme il était content! En posant ma harpe vis-à-vis de moi, il se

plaça de façon que Maman ne pouvait voir, et il prit ma main qu'il serra... mais d'une façon!.., ce ne fut

qu'un moment: mais je ne saurais te dire le plaisir que ça m'a fait. Je la retirai pourtant; ainsi je n'ai rien à

me reprocher.

A présent, ma bonne amie, tu vois bien que je ne peux pas me dispenser de lui écrire, puisque je le lui ai
promis; et puis, je n'irai pas lui refaire du chagrin; car j'en souffre plus que lui. Si c'était pour quelque

chose de mal, sûrement je ne le ferais pas.

Mais quel mal peut-il y avoir à écrire, surtout quand c'est pour empêcher quelqu'un d'être malheureux?

Ce qui m'embarrasse, c'est que je ne saurai pas bien faire ma Lettre: mais il sentira bien que ce n'est pas
ma faute; et puis je suis sûre que rien que de ce qu'elle sera de moi, elle lui fera toujours plaisir.

Adieu, ma chère amie. Si tu trouves que j'ai tort, dis-le-moi; mais je ne crois pas. À mesure que le

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