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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

dernière lecture que je viens d'en faire.

Mais surtout, peut-on se défendre de la plus vive indignation contre Madame de Merteuil, quand on se
rappelle avec quel affreux plaisir elle a mis tous ses soins à abuser de tant d'innocence et de candeur?

Non, je n'ai plus d'amour. Je ne conserve rien d'un sentiment si indignement trahi; et ce n'est pas lui qui
me fait chercher à justifier Mademoiselle de Volanges. Mais cependant, ce coeur si simple, ce caractère si

doux et si facile, ne se seraient-ils pas portés au bien, plus aisément encore qu'ils ne se sont laissés

entraîner vers le mal? Quelle jeune personne, sortant de même du Couvent, sans expérience et presque

sans idées, et ne portant dans le monde, comme il arrive presque toujours alors, qu'une égale ignorance

du bien et du mal; quelle jeune personne, dis-je, aurait pu résister davantage à de si coupables artifices?

Ah! pour être indulgent, il suffit de réfléchir à combien de circonstances indépendantes de nous tient

l'alternative effrayante de la délicatesse, ou de la dépravation de nos sentiments. vous me rendiez donc

justice, Madame, en pensant que les torts de Mademoiselle de Volanges, que j'ai sentis bien vivement ne

m'inspirent pourtant aucune idée de vengeance. C'est bien assez d'être obligé de renoncer à l'aimer! il

m'en coûterait trop de la haïr.

Je n'ai eu besoin d'aucune réflexion pour désirer que tout ce qui la concerne, et qui pourrait lui nuire,
restât à jamais ignoré de tout le monde. Si j'ai paru différer quelque temps de remplir vos désirs à cet

égard, je crois pouvoir ne pas vous en cacher le motif; j'ai voulu auparavant être sûr que je ne serais point

inquiété sur les suites de ma malheureuse affaire. Dans un temps où je demandais votre indulgence, où

j'osais même croire y avoir quelques droits, j'aurais craint d'avoir l'air de l'acheter en quelque sorte par

cette condescendance de ma part; et, sûr de la pureté de mes motifs, j'ai eu, je l'avoue, l'orgueil de vouloir

que vous ne pussiez en douter.

J'espère que vous pardonnerez cette délicatesse, peut-être trop susceptible, à la vénération que vous
m'inspirez, au cas que je fais de votre estime.

Le même sentiment me fait vous demander, pour dernière grâce, de vouloir bien me faire savoir si vous
jugez que j'aie rempli tous les devoirs qu'ont pu m'imposer les malheureuses circonstances dans

lesquelles je me suis trouvé. Une fois tranquille sur ce point, mon parti est pris; je pars pour Malte:

j'irai y faire avec plaisir, et y garder religieusement, des voeux qui me sépareront d'un monde dont, si
jeune encore, j'ai déjà eu tant à me plaindre; j'irai enfin chercher à perdre, sous un ciel étranger, l'idée de

tant d'horreurs accumulées, et dont le souvenir ne pourrait qu'attrister et flétrir mon âme.

Je suis avec respect, Madame, votre très humble, etc.

Paris, ce 26 décembre 17**.

LETTRE CLXXV

MADAME DE VOLANGES

À MADAME DE ROSEMONDE

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