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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Avant de me livrer, Mademoiselle, dirai-je au plaisir ou au besoin de vous écrire, je commence par vous
supplier de m'entendre. Je sens que pour oser vous déclarer mes sentiments, j'ai besoin d'indulgence; si je

ne voulais que les justifier, elle me serait inutile. Que vais-je faire après tout que vous montrer mon

ouvrage? Et qu'ai-je à vous dire, que mes regards, mon embarras, ma conduite et même mon silence ne

vous aient dit avant moi? Eh! pourquoi vous fâcheriez-vous d'un sentiment que vous avez fait naître?

Émané de vous, sans doute il est digne de vous être offert; s'il est brûlant comme mon âme, il est pur

comme la vôtre. Serait-ce un crime d'avoir su apprécier votre charmante figure, vos talents séducteurs,

vos grâces enchanteresses, et cette touchante candeur qui ajoute un prix inestimable à des qualités déjà si

précieuses? non, sans doute; mais, sans être coupable, ou peut être malheureux; et c'est le sort qui

m'attend, si vous refusez d'agréer mon hommage. C'est le premier que mon coeur ait offert. Sans vous je

serais encore, non pas heureux, mais tranquille. Je vous ai vue; le repos a fui loin de moi, et mon bonheur

est incertain. Cependant vous vous étonnez de ma tristesse; vous m'en demandez la cause: quelquefois

même j'ai cru voir qu'elle vous affligeait. Ah! dites un mot, et ma félicité sera votre ouvrage. Mais, avant

de prononcer, songez qu'un mot peut aussi combler mon malheur. Soyez donc l'arbitre de ma destinée.

Par vous je vais être éternellement heureux ou malheureux. En quelles mains plus chères puis-je remettre

un intérêt plus grand?

Je finirai, comme j'ai commencé, par implorer votre indulgence. Je vous ai demandé de m'entendre;
j'oserai plus, je vous prierai de me répondre.

Le refuser, serait me laisser croire que vous vous trouvez offensée, et mon coeur m'est garant que mon
respect égale mon amour.

P.-S. - vous pouvez vous servir, pour me répondre, du même moyen dont je me sers pour vous faire
parvenir cette Lettre; il me paraît également sûr et commode.

De... ce 18 août 17**.

LETTRE XVIII

CÉCILE DE VOLANGES

À SOPHIE CARNAY

Quoi! Sophie, tu blâmes d'avance ce que je vas faire! J'avais déjà bien assez d'inquiétudes; voilà que tu
les augmentes encore. Il est clair, dis-tu, que je ne dois pas répondre. Tu en parles bien à ton aise; et

d'ailleurs, tu ne sais pas au juste ce qui en est: tu n'es pas là pour voir. Je suis sûre que si tu étais à ma

place, tu ferais comme moi. Sûrement, en général, on ne doit pas répondre; et tu as bien vu, par ma Lettre

d'hier, que je ne le voulais pas non plus: mais c'est que je ne crois pas que personne se soit jamais trouvé

dans le cas où je suis.

Et encore être obligée de me décider toute seule!

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