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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

P.-S. - L'indisposition de ma fille n'a eu aucune suite; elle vous présente son respect.

Paris, ce 11 décembre 17**.

LETTRE CLXIX

LE CHEVALIER DANCENY

À MADAME DE ROSEMONDE

Madame, Peut-être trouverez-vous la démarche que je fais aujourd'hui, bien étrange: mais je vous en
supplie, écoutez-moi avant de me juger, et ne voyez ni audace ni témérité, où il n'y a que respect et

confiance. Je ne me dissimule pas les torts que j'ai vis-à-vis de vous; et je ne me les pardonnerais de ma

vie, si je pouvais penser un moment qu'il m'eût été possible d'éviter de les avoir. Soyez même bien

persuadée, Madame, que pour me trouver exempt de reproches, je ne le suis pas de regrets; et je peux

ajouter encore avec sincérité que ceux que je vous cause entrent pour beaucoup dans ceux que je ressens.

Pour croire à ces sentiments dont j'ose vous assurer, il doit vous suffire de vous rendre justice, et de

savoir que, sans avoir l'honneur d'être connu de vous, j'ai pourtant celui de vous connaître.

Cependant, quand je gémis de la fatalité qui a causé à la fois vos chagrins et mes malheurs, on veut me
faire craindre que, tout entière à votre vengeance, vous ne cherchiez les moyens de la satisfaire, jusque

dans la sévérité des lois.

Permettez-moi d'abord de vous observer à ce sujet, qu'ici votre douleur vous abuse, puisque mon intérêt
sur ce point est essentiellement lié à celui de M. de Valmont, et qu'il se trouverait enveloppé lui même

dans la condamnation que vous auriez provoquée contre moi. Je croirais donc, Madame, pouvoir au

contraire compter plutôt de votre part sur des secours que sur des obstacles, dans les soins que je pourrais

être obligé de prendre pour que ce malheureux événement restât enseveli dans le silence.

Mais cette ressource de complicité, qui convient également au coupable et à l'innocent, ne peut suffire à
ma délicatesse: en désirant de vous écarter comme partie, je vous réclame comme mon Juge.

L'estime des personnes qu'on respecte est trop précieuse pour que je me laisse ravir la vôtre sans la
défendre, et je crois en avoir les moyens.

En effet, si vous convenez que la vengeance est permise, disons mieux, qu'on se la doit, quand on a été
trahi dans son amour, dans son amitié, et surtout, dans sa confiance; si vous en convenez, mes torts vont

disparaître à vos yeux. N'en croyez pas mes discours mais lisez, si vous en avez le courage, la

correspondance que je dépose entre vos mains.

La quantité de Lettres qui s'y trouvent en original paraît rendre authentiques celles dont il n'existe que des
copies. Au reste, j'ai reçu ces papiers, tels que j'ai l'honneur de vous les adresser, de M. de Valmont

lui-même. Je n'y ai rien ajouté, et je n'en ai distrait que deux Lettres que je me suis permis de publier.

L'une était nécessaire à la vengeance commune de M. de Valmont et de moi, à laquelle nous avions droit
tous deux, et dont il m'avait expressément chargé. J'ai cru de plus que c'était rendre service à la société

que de démasquer une femme aussi réellement dangereuse que l'est Madame de Merteuil, et qui, comme

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