bibliotheq.net - littérature française
 

Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

À M. BERTRAND

Je reçois votre lettre à l'instant même, mon cher Bertrand, et j'apprends par elle l'affreux événement dont
mon neveu a été la malheureuse victime. Oui, sans doute j'aurai des ordres à vous donner; et ce n'est que

pour eux que je peux m'occuper d'autre chose que de ma mortelle affliction.

Le billet de M. Danceny, que vous m'avez envoyé, est une preuve bien convaincante que c'est lui qui a
provoqué le duel, et mon intention est que vous en rendiez plainte sur-le-champ, et en mon nom. En

pardonnant à son ennemi, à son meurtrier, mon neveu a pu satisfaire à sa générosité naturelle; mais moi,

je dois venger à la fois sa mort, l'humanité et la religion. On ne saurait trop exciter la sévérité des Lois

contre ce reste de barbarie, qui infecte encore nos moeurs; et je ne crois pas que ce puisse être dans ce cas

que le pardon des injures nous soit prescrit. J'attends donc que vous suiviez cette affaire avec tout le zèle

et toute l'activité dont je vous connais capable, et que vous devez à la mémoire de mon neveu.

Vous aurez soin, avant tout, de voir M. le Président de *** de ma part, et d'en conférer avec lui. Je ne lui
écris pas, pressée que je suis de me livrer tout entière à ma douleur. vous lui ferez mes excuses et lui

communiquerez cette Lettre.

Adieu, mon cher Bertrand; je vous loue et vous remercie de vos bons sentiments, et suis pour la vie toute
à vous.

Du Château de... ce 8 décembre 17**.

LETTRE CLXV

MADAME DE VOLANGES

À MADAME DE ROSEMONDE

Je vous sais déjà instruite, ma chère et digne amie, de la perte que vous venez de faire; je connaissais
votre tendresse pour M. de Valmont, et je partage bien sincèrement l'affliction que vous devez ressentir.

Je suis vraiment peinée d'avoir à ajouter de nouveaux regrets à ceux que vous éprouvez déjà: mais hélas!

il ne vous reste non plus que des larmes à donner à notre malheureuse amie.

Nous l'avons perdue, hier, à onze heures du soir.

Par une fatalité attachée à son sort, et qui semblait se jouer de toute prudence humaine, ce court intervalle
qu'elle a survécu à M. de Valmont lui a suffi pour en apprendre la mort; et, comme elle a dit elle-même,

pour n'avoir pu succomber sous le poids de ses malheurs qu'après que la mesure en a été comblée.

En effet, vous avez su que depuis plus de deux jours elle était absolument sans connaissance; et encore
hier matin, quand son Médecin arriva, et que nous nous approchâmes de son lit, elle ne nous reconnut ni

l'un ni l'autre, et nous ne pûmes en obtenir ni une parole, ni le moindre signe. Hé bien! à peine

étions-nous revenus à la cheminée, et pendant que le Médecin m'apprenait le triste événement de la mort

< page précédente | 234 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.