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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

malheur de succomber dans un combat singulier qu'il a eu ce matin avec M. le Chevalier Danceny.

J'ignore entièrement le sujet de la querelle: mais il paraît par le billet que j'ai trouvé encore dans la poche
de M. le Vicomte, et que j'ai l'honneur de vous envoyer; il paraît, dis-je, qu'il n'était pas l'agresseur. Et il

faut que ce soit lui que le Ciel ait permis qui succombât!

J'étais chez M. le Vicomte à l'attendre, à l'heure même où on l'a ramené à l'Hôtel. Figurez-vous mon
effroi, en voyant M. votre neveu porté par deux de ses gens, et tout baigné dans son sang. Il avait deux

coups d'épée dans le corps, et il était déjà bien faible. M. Danceny était aussi là, et même il pleurait. Ah!

sans doute, il doit pleurer: mais il est bien temps de répandre des larmes, quand on a causé un malheur

irréparable!

Pour moi, je ne me possédais pas; et malgré le peu que je suis, je ne lui en disais pas moins ma façon de
penser. Mais c'est là que M. le Vicomte s'est montré véritablement grand. Il m'a ordonné de me taire; et

celui-là même qui était son meurtrier, il lui a pris la main, l'a appelé son ami, l'a embrassé devant nous

tous, et nous a dit: "Je vous ordonne d'avoir pour Monsieur tous les égards qu'on doit à un brave et galant

homme." Il lui a de plus fait remettre, devant moi, des papiers fort volumineux, que je ne connais pas,

mais auxquels je sais bien qu'il attachait beaucoup d'importance. Ensuite il a voulu qu'on les laissât seuls

ensemble pendant un moment. Cependant j'avais envoyé chercher tout de suite tous les secours, tant

spirituels que temporels: mais, hélas! le mal était sans remède. Moins d'une demi-heure après, M. le

Vicomte était sans connaissance. Il n'a pu recevoir que l'Extrême-Onction; et la cérémonie était à peine

achevée qu'il a rendu son dernier soupir.

Bon Dieu! quand j'ai reçu dans mes bras à sa naissance ce précieux appui d'une maison si illustre,
aurais-je pu prévoir que ce serait dans mes bras qu'il expirerait, et que j'aurais à pleurer sa mort? Une

mort si précoce et si malheureuse! Mes larmes coulent malgré moi; je vous demande pardon, Madame,

d'oser ainsi mêler mes douleurs aux vôtres: mais dans tous les états, on a un coeur et de la sensibilité; et je

serais bien ingrat, si je ne pleurais pas toute ma vie un Seigneur qui avait tant de bontés pour moi, et qui

m'honorait de tant de confiance.

Demain, après l'enlèvement du corps, je ferai mettre les scellés partout, et vous pouvez vous en reposer
entièrement sur mes soins. vous n'ignorez pas, Madame, que ce malheureux événement finit la

substitution, et rend vos dispositions entièrement libres. Si je puis vous être de quelque utilité, je vous

prie de vouloir bien me faire passer vos ordres: je mettrai tout mon zèle à les exécuter ponctuellement.

Je suis avec le plus profond respect, Madame, votre très humble, etc.

BERTRAND.

Paris, ce 7 décembre 17**.

LETTRE CLXIV

MADAME DE ROSEMONDE

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