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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Ah! que je puisse un jour me venger dans vos bras, du dépit involontaire que m'a causé le bonheur du
Chevalier! Je suis indigné, je l'avoue, quand je songe que cet homme, sans raisonner, sans se donner la

moindre peine, en suivant tout bêtement l'instinct de son coeur, trouve une félicité à laquelle je ne puis

atteindre. Oh! je la troublerai... Promettez-moi que je la troublerai. vous-même n'êtes-vous pas humiliée?

vous vous donnez la peine de le tromper, et il est plus heureux que vous. Vous le croyez dans vos

chaînes! C'est bien vous qui êtes dans les siennes. Il dort tranquillement, tandis que vous veillez pour ses

plaisirs. Que ferait de plus son esclave?

Tenez, ma belle amie, tant que vous vous partagez entre plusieurs, je n'ai pas la moindre jalousie: je ne
vois alors dans vos Amants que les successeurs d'Alexandre, incapables de conserver entre eux tous cet

empire où je régnais seul. Mais que vous vous donniez entièrement à un d'eux! qu'il existe un autre

homme aussi heureux que moi! je ne le souffrirai pas; n'espérez pas que je le souffre. Ou reprenez-moi,

ou au moins prenez-en un autre; et ne trahissez pas, par un caprice exclusif, l'amitié inviolable que nous

nous sommes jurée.

C'est bien assez, sans doute, que j'aie à me plaindre de l'amour. vous voyez que je me prête à vos idées, et
que j'avoue mes torts. En effet, si c'est être amoureux que de ne pouvoir vivre sans posséder ce qu'on

désire, d'y sacrifier son temps, ses plaisirs, sa vie, je suis bien réellement amoureux. Je n'en suis guère

plus avancé. Je n'aurais même rien du tout à vous apprendre à ce sujet, sans un événement qui me donne

beaucoup à réfléchir, et dont je ne sais encore si je dois craindre ou espérer.

Vous connaissez mon Chasseur, trésor d'intrigue, et vrai valet de Comédie: vous jugez bien que ses
instructions portaient d'être amoureux de la Femme de chambre, et d'enivrer les gens. Le coquin est plus

heureux que moi; il a déjà réussi. Il vient de découvrir que Madame de Tourvel a chargé un de ses gens

de prendre des informations sur ma conduite, et même de me suivre dans mes courses du matin, autant

qu'il le pourrait, sans être aperçu. Que prétend cette femme? Ainsi donc la plus modeste de toutes ose

encore risquer des choses qu'à peine nous oserions nous permettre! Je jure bien... Mais, avant de songer à

me venger de cette ruse féminine, occupons-nous des moyens de la tourner à notre avantage. Jusqu'ici ces

courses qu'on suspecte n'avaient aucun objet; il faut leur en donner un. Cela mérite toute mon attention,

et je vous quitte pour y réfléchir. Adieu, ma belle amie.

Toujours du Château de...,

ce 15 août 17**.

LETTRE XVI

CÉCILE DE VOLANGES

À SOPHIE CARNAY

Ah! ma Sophie, voici bien des nouvelles! je ne devrais peut-être pas te les dire: mais il faut bien que j'en
parle à quelqu'un; c'est plus fort que moi.

Ce Chevalier Danceny... Je suis dans un trouble que je ne peux pas écrire: je ne sais par où commencer.

Depuis que je t'avais raconté la jolie soirée que j'avais passée chez Maman avec lui et Madame de

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