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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

vous eussiez connu cette femme plus tôt, en eussiez-vous pu faire quelque chose; mais cela a vingt-deux
ans, et il y en a près de deux qu'elle est mariée. Croyez-moi, Vicomte, quand une femme s'est encroûtée à

ce point, il faut l'abandonner à son sort; ce ne sera jamais qu'une espèce.

C'est pourtant pour ce bel objet que vous refusez de m'obéir, que vous vous enterrez dans le tombeau de
votre tante, et que vous renoncez à l'aventure la plus délicieuse et la plus faite pour vous faire honneur.

Par quelle fatalité faut-il donc que Gercourt garde toujours quelque avantage sur vous? Tenez, je vous en

parle sans humeur: mais, dans ce moment, je suis tentée de croire que vous ne méritez pas votre

réputation; je suis tentée surtout de vous retirer ma confiance. Je ne m'accoutumerai jamais à dire mes

secrets à l'amant de Madame de Tourvel.

Sachez pourtant que la petite Volanges a déjà fait tourner une tête. Le jeune Danceny en raffole. Il a
chanté avec elle; et en effet elle chante mieux qu'à une Pensionnaire n'appartient. Ils doivent répéter

beaucoup de Duos, et je crois qu'elle se mettrait volontiers à l'unisson: mais ce Danceny est un enfant qui

perdra son temps à faire l'amour, et ne finira rien. La petite personne de son côté est assez farouche; et, à

tout événement, cela sera toujours beaucoup moins plaisant que vous n'auriez pu le rendre: aussi j'ai de

l'humeur, et sûrement je querellerai le Chevalier à son arrivée. Je lui conseille d'être doux; car, dans ce

moment, il ne m'en coûterait rien de rompre avec lui. Je suis sûre que si j'avais le bon esprit de le quitter

à présent, il en serait au désespoir; et rien ne m'amuse comme un désespoir amoureux. Il m'appellerait

perfide, et ce mot de perfide m'a toujours fait plaisir; c'est, après celui de cruelle, le plus doux à l'oreille

d'une femme, et il est moins pénible à mériter. Sérieusement, je vais m'occuper de cette rupture. voilà

pourtant de quoi vous êtes cause! aussi je le mets sur votre conscience. Adieu. Recommandez-moi aux

prières de votre Présidente.

Paris, ce 7 août 17**.

LETTRE VI

LE VICOMTE DE VALMONT

À LA MARQUISE DE MERTEUIL

Il n'est donc point de femme qui n'abuse de l'empire qu'elle a su prendre! Et vous-même, vous que je
nommai si souvent mon indulgente amie, vous cessez enfin de l'être, et vous ne craignez pas de

m'attaquer dans l'objet de mes affections! De quels traits vous osez peindre Madame de Tourvel!... quel

homme n'eût point payé de sa vie cette insolente audace? à quelle autre femme qu'à vous n'eût-elle valu

au moins une noirceur? De grâce, ne me mettez plus à d'aussi rudes épreuves; je ne répondrais pas de les

soutenir. Au nom de l'amitié, attendez que j'aie eu cette femme, si vous voulez en médire. Ne savez-vous

pas que la seule volupté a le droit de détacher le bandeau de l'amour?

Mais que dis-je? Madame de Tourvel a-t-elle besoin d'illusion? non; pour être adorable il lui suffit d'être
elle-même. vous lui reprochez de se mettre mal; je le crois bien: toute parure lui nuit; tout ce qui la cache

la dépare: c'est dans l'abandon du négligé qu'elle est vraiment ravissante. Grâce aux chaleurs accablantes

que nous éprouvons, un déshabillé de simple toile me laisse voir sa taille ronde et souple. Une seule

mousseline couvre sa gorge, et mes regards furtifs, mais pénétrants, en ont déjà saisi les formes

enchanteresses. Sa figure, dites-vous, n'a nulle expression. Et qu'exprimerait-elle, dans les moments où

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