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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

du ridicule d'en être amoureux: car où ne mène pas un désir contrarié? Ô délicieuse jouissance! Je
t'implore pour mon bonheur et surtout pour mon repos. Que nous sommes heureux que les femmes se

défendent si mal! nous ne serions auprès d'elles que de timides esclaves. J'ai dans ce moment un

sentiment de reconnaissance pour les femmes faciles, qui m'amène naturellement à vos pieds. Je m'y

prosterne pour obtenir mon pardon, et j'y finis cette trop longue Lettre. Adieu, ma très belle amie:

sans rancune.

Du Château de... 5 août 17**.

LETTRE V

LA MARQUISE DE MERTEUIL

AU VICOMTE DE VALMONT

Savez-vous, Vicomte, que votre Lettre est d'une insolence rare, et qu'il ne tiendrait qu'à moi de m'en
fâcher? mais elle m'a prouvé clairement que vous aviez perdu la tête, et cela seul vous a sauvé de mon

indignation. Amie généreuse et sensible, j'oublie mon injure pour ne m'occuper que de votre danger, et

quelque ennuyeux qu'il soit de raisonner, je cède au besoin que vous en avez dans ce moment.

Vous, avoir la Présidente Tourvel! mais quel ridicule caprice! Je reconnais bien là votre mauvaise tête
qui ne sait désirer que ce qu'elle croit ne pas pouvoir obtenir. Qu'est-ce donc que cette femme? des traits

réguliers si vous voulez, mais nulle expression: passablement faite, mais sans grâces: toujours mise à

faire rire! avec ses paquets de fichus sur la gorge, et son corps qui remonte au menton!

Je vous le dis en amie, il ne vous faudrait pas deux femmes comme celle-là, pour vous faire perdre toute
votre considération. Rappelez-vous donc ce jour où elle quêtait à Saint-Roch, et où vous me remerciâtes

tant de vous avoir procuré ce spectacle.

Je crois la voir encore, donnant la main à ce grand échalas en cheveux longs, prête à tomber à chaque
pas, ayant toujours son panier de quatre aunes sur la tête de quelqu'un, et rougissant à chaque révérence.

Qui vous eût dit alors: vous désirerez cette femme? Allons, Vicomte, rougissez vous-même, et revenez à

vous. Je vous promets le secret.

Et puis, voyez donc les désagréments qui vous attendent! quel rival avez-vous à combattre? un mari! Ne
vous sentez-vous pas humilié à ce seul mot? Quelle honte si vous échouez! et même combien peu de

gloire dans le succès! Je dis plus; n'en espérez aucun plaisir. En est-il avec les prudes? j'entends celles de

bonne foi: réservées au sein même du plaisir, elles ne vous offrent que des demi-jouissances. Cet entier

abandon de soi-même, ce délire de la volupté où le plaisir s'épure par son excès, ces biens de l'amour, ne

sont pas connus d'elles. Je vous le prédis; dans la plus heureuse supposition, votre Présidente croira avoir

tout fait pour vous en vous traitant comme son mari, et dans le tête-à-tête conjugal le plus tendre, on reste

toujours deux. Ici c'est bien pis encore; votre prude est dévote, et de cette dévotion de bonne femme qui

condamne à une éternelle enfance. Peut-être surmonterez-vous cet obstacle, mais ne vous flattez pas de le

détruire: vainqueur de l'amour de Dieu, vous ne le serez pas de la peur du Diable; et quand, tenant votre

Maîtresse dans vos bras, vous sentirez palpiter son coeur, ce sera de crainte et non d'amour. Peut-être, si

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