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Charles Perrault - Contes

La reine, étonnée de ce nom bizarre, demanda qui était cette Peau-d'Ane. " C'est, madame, reprit un de
ses officiers qui par hasard avait vu cette fille, c'est la plus vilaine bête après le loup ; une peau noire, une

crasseuse, qui loge dans votre métairie et qui garde vos dindons.

-N'importe, dit la reine ; mon fils, au retour de la chasse, a peut-être mangé de sa pâtisserie ; c'est une
fantaisie de malade, en un mot, je veux que Peau-d'Ane (puisque Peau-d'Ane il y a) lui fasse

promptement un gâteau. "

On courut à la métairie, et l'on fit venir Peau-d'Ane, pour lui ordonner de faire de son mieux un gâteau
pour le prince.

Quelques auteurs ont assuré que Peau-d'Ane, au moment que ce prince avait mis l'oeil à la serrure, les
siens l'avaient aperçu : et puis, que regardant par sa petite fenêtre, elle avait vu ce prince si jeune, si beau

et si bien fait, que l'idée lui en était restée, et que souvent ce souvenir lui avait coûté quelques soupirs.

Quoi qu'il en soit, Peau-d'Ane l'ayant vu, ou en ayant beaucoup entendu parler avec éloge, ravie de

pouvoir trouver un moyen d'être connue. s'enferma dans sa chambre, jeta sa vilaine peau, se décrassa le

visage et les mains, se coiffa de ses blonds cheveux, mit un beau corset d'argent brillant. un jupon pareil,

et se mit à faire le gâteau tant désiré : elle prit de la plus pure farine, des oeufs et du beurre bien frais. En

travaillant, soit de dessein ou autrement, une bague qu'elle avait au doigt tomba dans la pâte, s'y mêla ; et

dès que le gâteau fut cuit, s'affublant de son horrible peau, elle donna le gâteau à l'officier, à qui elle

demanda des nouvelles du prince ; mais cet homme, ne daignant pas lui répondre, courut chez le prince

lui porter ce gâteau.

Le prince le prit avidement des mains de cet homme, et le mangea avec une telle vivacité, que les
médecins, qui étaient présents, ne manquèrent pas de dire que cette fureur n'était pas un bon signe :

effectivement, le prince pensa s'étrangler par la bague qu'il trouva dans un des morceaux du gâteau ; mais

il la tira adroitement de sa bouche : et son ardeur à dévorer ce gâteau se ralentit, en examinant cette fine

émeraude, montée sur un jonc d'or, dont le cercle était si étroit, qu'il jugea ne pouvoir servir qu'au plus

joli doigt du monde.

Il baisa mille fois cette bague, la mit sous son chevet, et l'en tirait à tout moment, quand il croyait n'être
vu de personne. Le tourment qu'il se donna, pour imaginer comment il pourrait voir celle à qui cette

bague pouvait aller ; et n'osant croire, s'il demandait Peau-d'Ane, qui avait fait ce gâteau qu'il avait

demandé, qu'on lui accordât de la faire venir, n'osant non plus dire ce qu'il avait vu par le trou de la

serrure, de crainte qu'on se moquât de lui, et qu'on le prît pour un visionnaire, toutes ces idées le

tourmentant à la fois, la fièvre le reprit fortement ; et les médecins, ne sachant plus que faire, déclarèrent

à la reine que le prince était malade d'amour.

La reine accourut chez son fils. avec le roi, qui se désolait : " Mon fils, mon cher fils, s'écria le monarque
affligé, nomme-nous celle que tu veux ; nous jurons que nous te la donnerons, fût-elle la plus vile des

esclaves. " La reine, en l'embrassant, lui confirma le serment du roi. Le prince, attendri par les larmes et

les caresses des auteurs de ses jours : " Mon père et ma mère, leur dit-il, je n'ai point dessein de faire une

alliance qui vous déplaise ; et pour preuve de cette vérité, dit-il en tirant l'émeraude de dessous son

chevet, c'est que j'épouserai la personne à qui cette bague ira, telle qu'elle soit ; et il n'y a pas apparence

que celle qui aura ce joli doigt soit une rustaude ou une paysanne. "

Le roi et la reine prirent la bague, l'examinèrent curieusement, et jugèrent, ainsi que le prince, que cette
bague ne pouvait aller qu'à quelque fille de bonne maison. Alors le roi ayant embrasse son fils, en le

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