bibliotheq.net - littérature française
 

Charles Perrault - Contes

étourdi de la demande que je vous conseille de lui faire : c'est la peau de cet âne qu'il aime si
passionnément, et qui fournit à toutes ses dépenses avec tant de profusion ; allez, et ne manquez pas de

lui dire que vous désirez cette peau."

L'infante, ravie de trouver encore un moyen d'éluder un mariage qu'elle détestait, et qui pensait en même
temps que son père ne pourrait jamais se résoudre à sacrifier son âne, vint le trouver, et lui exposa son

désir pour la peau de ce bel animal. Quoique le roi fût étonné de cette fantaisie, il ne balança pas à la

satisfaire. Le pauvre âne fut sacrifié, et la peau galamment apportée a l'infante, qui, ne voyant plus aucun

moyen d'éluder son malheur, s'allait désespérer, lorsque sa marraine accourut. " Que faites-vous, ma fille

? dit-elle, voyant la princesse déchirant ses cheveux et meurtrissant ses belles joues ; voici le moment le

plus heureux de votre vie. Enveloppez-vous de cette peau ; sortez de ce palais, et allez tant que terre

pourra vous porter : lorsqu'on sacrifie tout à la vertu, les dieux savent en récompenser. Allez, j'aurai soin

que votre toilette vous suive partout ; en quelque lieu que vous vous arrêtiez, votre cassette, où seront vos

habits et vos bijoux, suivra vos pas sous terre ; et voici ma baguette que je vous donne : en frappant la

terre, quand vous aurez besoin de cette cassette, elle paraîtra à vos yeux ; mais hâtez-vous de partir ; et ne

tardez pas. "

L'infante embrassa mille fois sa marraine, la pria de ne pas l'abandonner, s'affubla de cette vilaine peau,
après s'être barbouillée de suie de cheminée, et sortit de ce riche palais sans être reconnue de personne.

L'absence de l'infante causa une grande rumeur. Le roi, au désespoir, qui avait fait préparer une fête
magnifique, était inconsolable. Il fit partir plus de cent gendarmes et plus de mille mousquetaires pour

aller à la quête de sa fille ; mais la fée, qui la protégeait, la rendait invisible aux plus habiles recherches :

ainsi il fallut bien s'en consoler.

Pendant ce temps l'infante cheminait. Elle alla bien loin, bien loin, encore plus loin, et cherchait partout
une place ; mais quoique par charité on lui donnât à manger, on la trouvait si crasseuse que personne n'en

voulait. Cependant elle entra dans une belle ville, à la porte de laquelle était une métairie, dont la

fermière avait besoin d'une souillon pour laver les torchons, nettoyer les dindons et l'auge des cochons.

Cette femme, voyant cette voyageuse si malpropre, lui proposa d'entrer chez elle ; ce que l'infante

accepta de grand coeur, tant elle était lasse d'avoir tant marché. On la mit dans un coin recule de la

cuisine, où elle fut, les premiers jours, en butte aux plaisanteries grossières de la valetaille, tant sa peau

d'âne la rendait sale et dégoûtante. Enfin on s'y accoutuma ; d'ailleurs elle était si soigneuse de remplir

ses devoirs que la fermière la prit sous sa protection. Elle conduisait les moutons, les faisait parquer au

temps où il le fallait ; elle menait les dindons paître avec une telle intelligence, qu'il semblait qu'elle n'eût

jamais fait autre chose : aussi tout fructifiait sous ses belles mains.

Un jour qu'assise près d'une claire fontaine, où elle déplorait souvent sa triste condition, elle s'avisa de s'y
mirer, l'effroyable peau d'âne, qui faisait sa coiffure et son habillement, l'épouvanta. Honteuse de cet

ajustement, elle se décrassa le visage et les mains, qui devinrent plus blanches que l'ivoire, et son beau

teint reprit sa fraîcheur naturelle. La joie de se trouver si belle lui donna envie de s'y baigner. ce qu'elle

exécuta : mais il lui fallut remettre son indigne peau pour retourner à la métairie. Heureusement le

lendemain était un jour de fête ; ainsi elle eut le loisir de tirer sa cassette, d'arranger sa toilette, de poudrer

ses beaux cheveux, et de mettre sa belle robe couleur du temps. Sa chambre était si petite, que la queue

de cette belle robe ne pouvait pas s'étendre. La belle princesse se mira et s'admira elle-même avec raison,

si bien qu'elle résolut, pour se désennuyer, de mettre tour à tour ses belles robes, les fêtes et les

dimanches ; ce qu'elle exécuta ponctuellement. Elle mêlait des fleurs et des diamants dans ses beaux

< page précédente | 30 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.