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Charles Perrault - Contes
- Je ne sais pas cela, dit la princesse ; mais je sais que je suis fort bête, et c'est de là que vient le chagrin qui me tue.
- Si ce n'est que cela, madame, qui vous afflige, je puis aisément mettre fin à votre douleur.
- Et comment ferez-vous ? dit la princesse.
- J'ai le pouvoir, madame, dit Riquet à la Houppe, de donner de l'esprit autant qu'on en saurait avoir à la personne que je dois aimer le plus ; et comme vous êtes, madame, cette personne, il ne tiendra qu'à vous que vous n'ayez autant d'esprit qu'on en peut avoir, pourvu que vous vouliez bien m'épouser.
La princesse, demeura toute interdite, et ne répondit rien.
- Je vois, reprit Riquet à la Houppe, que cette proposition vous fait de la peine, et je ne m'en étonne pas ; mais je vous donne un an tout entier pour vous y résoudre.
La princesse avait si peu d'esprit, et en même temps une si grande envie d'en avoir, qu'elle s'imagina que la fin de cette année ne viendrait jamais ; de sorte qu'elle accepta la proposition qui lui était faite.
Elle n'eut pas plus tôt promis à Riquet à la Houppe qu'elle l'épouserait dans un an a pareil jour, qu'elle se sentît tout autre qu'elle n'était auparavant : elle se trouva une facilité incroyable à dire tout ce qui lui plaisait, et à le dire d'une manière fine, aisée et naturelle.
Elle commença, dès ce moment, une conversation galante et soutenue avec Riquet à la Houppe, où elle brilla d'une telle force que Riquet à la Houppe crut lui avoir donné plus d'esprit qu'il ne s'en était réservé pour lui-même.
Quand elle fut retournée au palais, toute la cour ne savait que penser d'un changement si subit et si extraordinaire ; car autant qu'on lui avait ouï-dire d'impertinences auparavant, autant lui entendait-on dire des choses bien sensées et infiniment spirituelles.
Toute la cour en eut une joie qui ne se peut imaginer ; il n'y eut que sa cadette qui n'en fut pas bien aise, parce que, n'ayant plus sur son aînée l'avantage de l'esprit, elle ne paraissait plus auprès d'elle qu'une guenon fort désagréable.
Le roi se conduisait par ses avis, et allait même quelquefois tenir le conseil dans son appartement.
Le bruit de ce changement s'étant répandu, tous les jeunes princes des royaumes voisins firent leurs efforts pour s'en faire aimer, et presque tous la demandèrent en mariage ; mais elle n'en trouvait point qui eût assez d'esprit, et elle les écoutait tous, sans s'engager à pas un d'eux.
Cependant il en vint un si puissant, si riche, si spirituel et si bien fait, qu'elle ne pût s'empêcher d'avoir de la bonne volonté pour lui. Son père, s'en étant aperçu, lui dit qu'il la faisait la maîtresse sur le choix d'un époux, et qu'elle n'avait qu'à se déclarer.
Comme plus on a d'esprit, et plus on a de peine à prendre une ferme résolution sur cette affaire, elle demanda, après avoir remercié son père, qu'il lui donnât du temps pour y penser.
Elle alla par hasard se promener dans le même bois où elle avait trouvé Riquet à la Houppe, pour rêver plus commodément à ce qu'elle avait a faire.
Dans le temps qu'elle se promenait, rêvant profondément, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds,
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