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Charles de Rémusat - Abélard, I

de cette contrainte, Hugues s'épanche avec plus d'amertume, quand il parle au souverain pontife.
Il lui dénonce ouvertement un nouvel ennemi; il voit naître et il lui prédit la querelle qui va s'élever entre

saint Bernard, cet homme vraiment et entièrement catholique, israélite de père et de mère, spirituellement

et littéralement, et Abélard, ce fils d'un Égyptien et d'une Juive, fidèle au sens littéral par sa mère,

infidèle au sens spirituel par son père. Ce Pierre, non pas Barjone, mais Aboilard, aboie en effet

contre le ciel[227]. C'est une hydre nouvelle, un nouveau Phaéton, un autre Prométhée, un Antée à la

force d'un géant. C'est le vase d'Ézéchiel qui bout allumé par l'aquilon. Ainsi la France est frappée des

plus cruelles plaies de l'Égypte; car elle est ravagée par des grenouilles parlantes. C'est au saint-père d'y

porter remède, c'est à lui d'allumer le cautère gui guérira ces consciences cautérisées. Qu'il se

presse, s'il ne veut pas que tous les pécheurs de la terre tombent dans les rets de cet homme[228].

[Note 227: «Petrus iste non Barjona, sed Aboilar, quod equidem esset tolerabile si tamen latraret in
arte.... latratus dat in excelsum.» Jeu de mots sur le nom d'Aboilar et le rapport du son avec le

mot qui dès lors représentait le mot aboyer. (Id, cp. IV, p. 330.)]

[Note 228: «Altera olla Ezechielis bulliens succcensa ab aquilone.... Inflammandum est cauterium ad
cauteriatas conscientias medendas.... Velociter, inquam, ne cadant in retiaculo praefati hominis

peccatores terrae.» (Id. ibid.)]

Il n'y a rien de bien sérieux dans ces compositions étudiées d'un rhéteur clérical qui, sans mission, se
mêle d'une haute controverse, et la saisit comme une occasion de faire briller son orthodoxie, son esprit

et son style. Nous allons entendre un langage plus grave et plus vrai.

Il y avait alors dans l'Église un moine de Cîteaux, de l'abbaye de Signy au diocèse de Reims, nommé
Guillaume, et qui, avant de s'ensevelir dans l'obscurité d'une cellule, avait été dans la même contrée abbé

bénédictin du couvent de Saint-Thierry, dont il conservait le surnom. Il jouissait d'une grande réputation

de piété[229], écrivait avec talent sur les matières spirituelles, unissait assez habilement la dialectique et

la mysticité; et surtout il était vivement aimé de saint Bernard, qui le consultait souvent sur ses ouvrages.

[Note 229: Bertrand Tissier, qui a recueilli ses ouvrages, le qualifie de Beatus. Nous ne voyons
nulle part ailleurs son nom précédé de ce titre. Ce doit être un saint de Cîteaux. (Bibliothec. Patr.

cisterc.
, t. IV. - Hist. litt., t. XII, p. 312.)]

Dans le temps que ce Guillaume de Saint-Thierry s'occupait d'un commentaire sur le Cantique des
Cantiques
, livre qui était alors en possession d'exciter la sagacité féconde des interprètes, le hasard fit
tomber sous ses yeux un recueil intitulé: Théologie de Pierre Abélard. Le titre excita sa curiosité;

le recueil contenait deux petits ouvrages, à peu près les mêmes pour le fond, mais l'un plus étendu et plus

développé que l'autre. C'était l'Introduction à la Théologie, et, je crois, la Théologie

chrétienne
. Cette lecture émut le religieux; abandonnant aussitôt son travail, car c'était une oeuvre
des temps de loisir et qui lui paraissait peu convenable quand il croyait voir le domaine de la foi envahi à

main armée[230], il nota tous les passages qui le troublaient, et ses motifs pour en être troublé. Il y

reconnut des pensées et des expressions nouvelles, inouïes, touchant les matières de la foi. Le dogme de

la Trinité, la personne du Médiateur, le Saint-Esprit, la Grâce, le sacrement de la Rédemption, lui

parurent compromis par les témérités d'un homme qui portait dans l'Église l'esprit qu'il avait montré dans

l'école. Saisi d'inquiétude et d'indignation, Guillaume de Saint-Thierry hésita sur ce qu'il devait faire. Il

trouvait le scandale manifeste, le péril grave et imminent. L'Église n'avait plus, à son avis, dans le monde

et dans l'école, de docteurs célèbres et vigilants, capables de soutenir avec éclat la saine croyance, de

représenter le véritable esprit de la religion. Il appartenait à un parti où l'on estimait que, depuis la mort

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