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Charles de Rémusat - Abélard, I

Au lieu de dire: Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien, conformément au texte de saint
Luc, on disait: Notre pain supersubstantiel, selon le texte de saint Mathieu. Bernard en fit

l'observation à l'abbesse, et comme elle lui dit que le maître Pierre l'avait prescrit ainsi, il parut ne pas

approuver cette singularité[220]. Étant venu au couvent quelques jours après, Abélard fut instruit de ce

qui s'était passé, et il écrivit à l'abbé de Clairvaux une lettre où il lui dit d'abord, un peu ironiquement

peut-être, qu'on l'a écouté au Paraclet, non comme un homme, mais comme un ange, et que pour lui, il

serait plus fâché de lui déplaire qu'à personne; puis, il explique que la version de saint Mathieu lui a paru

préférable à celle de saint Luc, parce que le premier avait appris le Pater de la bouche de

Jésus-Christ, tandis que le second ne pouvait le tenir que de saint Paul, qui lui-même n'avait pas entendu

le Sauveur. Enfin, après quelque discussion, il déclare ne pas beaucoup tenir à ces diversités de bréviaire

qui sont naturelles et sans danger, et cette lettre commencée si respectueusement pour saint Bernard, il la

termine par quelques critiques d'un ton vif et moqueur contre la manière particulière dont certains offices

étaient dits à Clairvaux[221]. On ne voit point que saint Bernard ait rien répondu. Il paraît seulement que

par la suite, mais longtemps après Abélard, Héloïse et saint Bernard, les religieuses du Paraclet comme

les religieux de Cîteaux, ont changé les singularités de leur liturgie.

[Note 220: Cette différence existe dans la Vulgate qui traduit par supersubstantialem panem dans
saint Mathieu, et par panem quotidianum dans saint Luc, les mots [Grec: arton epiouson]

commune à l'un et à l'autre dans le texte grec. Quoique le mot de pain quotidien ait prévalu, on ne

voit pas comment il peut traduire exactement l'adjectif grec qui signifie beaucoup plutôt

substantiel
que quotidien. (Voy. Thes. ling. graec.) L'épithète de
supersubstantiel
est rendue dans la Bible de Vence par ces mots: Notre pain qui est au-dessus de
toute substance
. Au reste, les variations sont nombreuses tant sur la lettre que sur le sens de ce
passage de la prière la plus familière aux chrétiens. (Math., VI, 0. - Luc., XI, 3. - Biblia maxim.,

t. XVII, p. 62. - Nicole, Pater, c. VI.)]

[Note 221: Ab. Op., pars II, ep. V, P. Abael. ad Bern. claraev. abb., p. 244, et Serm. XIII, p. 858.]

Telles étaient, à les considérer dans leur détail, les relations d'Abélard avec diverses parties du clergé.
Jugez donc si le jour où il exciterait de nouveau les ombrages de l'orthodoxie, il pouvait espérer

indulgence ou justice. Or cette hypothèse devait tôt ou tard se réaliser. La foi absolue qu'il avait dans son

propre sens, la certitude naïve qu'il professait d'être le plus savant des hommes, lui avaient dicté assez de

maximes indépendantes et d'imprudentes publications pour que la matière ne manquât point aux

accusations de ses ennemis: il ne leur manqua longtemps que l'occasion et le courage.

Nous ne retrouverons plus ici Norbert qui était mort en 1134, ni Albéric de Reims qui, devenu
archevêque de Bourges depuis six ans, paraît avoir enfin mis un terme à l'activité de sa haine contre un

ancien rival. Mais noua trouverons saint Bernard, et nous le verrons entouré d'auxiliaires nouveaux.

Ainsi qu'il arrive toujours, on s'en prit d'abord aux disciples d'Abélard. Ils étaient présomptueux et
insolents; on les accusa d'exagérer la doctrine de leur maître; puis, on les soupçonna de la révéler, et on

lui en demanda compte. Nous avons encore une lettre de Gautier de Mortagne, professeur assez renommé

de théologie, qui avait enseigné sur la montagne Sainte-Geneviève et à Reims, et qui devint plus tard

évêque de Laon[222]. Dans cette lettre, dont la date est inconnue, il se plaint au maître de l'outrecuidance

de ses élèves; il ne peut croire qu'ils disent vrai en prétendant que leur professeur donne la pleine

intelligence de la nature de Dieu, et ramène à une clarté parfaite le dogme de la Trinité. Il remarque

cependant que quelques passages des leçons d'Abélard paraissent se prêter à ces interprétations; mais en

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