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Charles de Rémusat - Abélard, I

lutte critique entre deux doctrines. Nous sommes donc bien éloigné de séparer Abélard et sa querelle
avec saint Bernard de l'état général du monde spirituel à leur époque. Ce conflit célèbre est un drame qui

devait se reproduire plus d'une fois sous d'autres formes, avec d'autres noms, en d'autres temps, parce que

chacun des deux athlètes représentait l'un des deux esprits qui ne sauraient périr dans les sociétés

modernes. Le combat de l'autorité et de l'examen n'a pas commencé d'hier, et quoique la victoire ait

décidément changé de côté, il n'est pas prêt à finir.

«Ce qu'Abélard a enseigné de plus nouveau pour son temps,» dit un ingénieux écrivain, «c'est la liberté,
le droit de consulter et de n'écouter que la raison; et ce droit, il l'a établi par ses exemples encore plus que

par ses leçons. Novateur presque involontaire, il a des méthodes plus hardies que ses doctrines, et des

principes dont la portée dépasse de beaucoup les conséquences où il arrive. Aussi ne faut-il pas chercher

son influence dans les vérités qu'il a établies, mais dans l'élan qu'il a donné. Il n'a attaché son nom à

aucune de ces idées puissantes qui agissent à travers les siècles; mais il a mis dans les esprits cette

impulsion qui se perpétue de génération en génération. C'est tout ce que demandait, tout ce que

comportait son siècle[212].»

[Note 212: Mme Guizot, Essai sur la vie et les écrits d'Abél. et d'Hél., p. 343.]

On a donc eu raison d'éclaircir et de compléter le récit qui nous reste à faire par des considérations
générales sur ce réveil de l'esprit humain au XIIe siècle, sur cette seconde des trois renaissances qu'on

peut apercevoir dans le cours de l'histoire du moyen âge[213]. Un des historiens de saint Bernard,

Neander, a caractérisé d'une manière bien intéressante le mouvement des esprits et des opinions aux

approches du concile de Sens[214]. Mais la biographie, sans s'interdire l'observation des faits généraux,

se nourrit surtout de faits précis et individuels. Ces faits ont aussi leur influence, car c'est aussi une loi

générale de l'histoire de l'humanité que les causes particulières produisent leurs effets, et que le petit

concourt au grand, comme le grand aboutit très-souvent au petit. Recueillons donc encore quelques

détails qui achèveront de caractériser Abélard et sa situation.

[Note 213: Histoire littéraire de la France, par M. Ampère, t. III, l. III, c. II, p. 32.]

[Note 214: Histoire de saint Bernard et de son siècle, par A. Neander, traduit de l'Allemand par
M. Vial, l. II, p. 110 et suiv. Voyez aussi le c. XVII de l'Histoire de saint Bernard, par M. l'abbé

Ratisbonne, t. II, p. 1 et suiv.]

L'esprit de ses doctrines, ou, comme on dirait aujourd'hui, leur tendance, n'était pas la seule cause, de
l'animadversion de l'Église contre lui. Son caractère personnel avait certainement beaucoup aggravé

l'effet de ses opinions, et notre récit l'a dû prouver. Ce qu'il lui fallut souffrir à différentes époques l'avait

irrité contre ses supérieurs ecclésiastiques, et, sans concevoir la pensée de faire schisme dans l'Église, il

s'était livré plus d'une fois à de vives attaques contre plusieurs des autorités ou des corps qui la

constituaient. Nous l'avons vu se plaindre de l'évêque de Paris et de ses chanoines, de l'abbé de

Saint-Denis et de ses religieux; savant, difficile et chagrin, il ne contenait pas l'expression blessante de

son mépris pour l'ignorance, de son ressentiment contre l'injustice, de sa sévérité envers le désordre, et ce

chanoine si peu sage, ce moine si peu cloîtré, ce prêtre si indépendant de toute règle, s'était érigé en

censeur amer et véhément du clergé. Dans plusieurs de ses ouvrages, il éclate contre les moines, et non

pas seulement contre ceux de Saint-Denis ou de Saint-Gildas. L'ignorance ou les vices des couvents en

général sont l'objet de ses invectives[215]. Si une fois il paraît défendre les moines, c'est pour leur

immoler les chanoines réguliers, et sans doute pour attaquer indirectement, soit l'abbaye de Saint-Victor

où respirait un esprit opposé au sien, soit plutôt saint Norbert qui avait, à la réforme et à la propagation

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