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Charles de Rémusat - Abélard, I

D'ailleurs l'institution du Paraclet était florissante, elle obtenait chaque jour davantage la faveur et le
respect, et il était difficile que le succès de l'oeuvre ne rejaillit pas un peu sur l'ouvrier. Héloïse à la vérité

pouvait en cela réclamer la plus grande part. Il ne paraît pas qu'à aucune époque rien ait sérieusement

altéré l'admiration que cette femme inspirait à tout son siècle. Une fois religieuse, puis prieure, puis

abbesse, elle édifia et elle enorgueillit l'Église; elle fut la lumière et l'ornement de son ordre. La

supériorité de son esprit et de sa science était si bien établie que tous ses contemporains étaient fiers

d'elle, pour ainsi dire, et lui portaient un intérêt qui ressemblait à l'engouement. Hugues Métel, rhéteur

épistolaire qui écrivait en style affecté à tout ce qui était illustre, lui adressait, sans la connaître, des

lettres et des vers où il la comparait à l'astre de Diane. Il pensait gagner de la gloire à la louer[205]. Les

plus sévères avaient pour elle une indulgence qu'ils n'auraient pas même osé nommer ainsi, tant elle

imposait naturellement le respect. Plus dédaigneuse et plus irritée qu'Abélard lui-même contre ses

ennemis, elle désarma ou intimida constamment leur haine. Elle ne transigeait, elle ne faiblissait sur

aucun des intérêts comme sur aucune des idées de son époux et de son maître, et jamais on n'osa faire

remonter jusqu'à elle une dangereuse solidarité. Elle appelait saint Bernard un faux apôtre, et

lui-même parait n'avoir entretenu avec elle que des relations bienveillantes[206]; elles amenèrent même

entre Abélard et lui, sur un point de liturgie d'un intérêt médiocre, une controverse qui ne semblait pas

présager leur violente rupture et qui cependant la commença peut-être. On voit dans les lettres de Pierre,

abbé de Cluni, combien il se trouvait honoré de correspondre avec Héloïse[207]. Ainsi, les chefs des

institutions les plus puissantes, Clairvaux et Cluni, les rois du cloître, traitaient sur un pied d'égalité avec

la reine des religieuses, avec cette docte abbesse, d'une vie si chaste et si pure, et qui aurait donné mille

fois son voile, sa croix et sa couronne, pour entendre encore chanter sous sa fenêtre par un enfant de la

Cité qu'elle était la maîtresse du maître Pierre.

[Note 205: Hug. Métom., epist. XVI et XVII, dans le recueil intitulé: Hugon. Sacr. antiq. mon., t. II, p.
348.]

[Note 206: Quant au nom de faux apôtre, voyez sa première lettre; et quant aux relations bienveillantes,
voyez ce qu'en dit Abélard. (Ep. II, p. 42, et pars II, ep. V, p. 244.) Saint Bernard la recommanda une fois

au pape, assez sèchement il est vrai, et sept ou huit ans après la mort d'Abélard. (S. Bern.; Op.,

ep. CCLXXVIII.)]

[Note 207: Ab. Op., p. 337 et 344.]

Un poète anglais qui écrivait vers la fin de ce siècle, Walter Mapes, a cependant prouvé qu'il y avait des
esprits clairvoyants qui devinaient le coeur de la femme sous l'habit de la religieuse. «La mariée, dit-il

(nupta, apparemment ce mot suffisait pour la désigner), cherche où est son Palatin bien-aimé,

dont l'esprit était tout divin; elle cherche pourquoi il s'éloigne comme un étranger, celui qu'elle avait

réchauffé dans ses bras et sur son sein[208].»

[Note 208:

Nupta querit ubi sit suus Palatinus
Cujus totus extitit spiritus divinus,

Querit cur se substrahat quasi peregrinus

Quem ad sua ubera foverat et sinus.

W. Mapes ou Gautier Map, archidiacre d'Oxford vers 1200, insère ces vers dans une pièce dirigée contre
l'ignorance des moines. Il y décrit une sorte d'Elysée fantastique des savants et des lettrés, où il énumère

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