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Charles de Rémusat - Abélard, I

certaines conventions littéraires qu'elles paraissent quelquefois plus vraies que les faits. L'Héloïse de
Pope est devenue, pour de certaines époques, l'Héloïse de l'histoire, à ce point que l'auteur du Génie

du Christianisme
, voulant peindre l'amante chrétienne, n'a imaginé rien de mieux que de la chercher
dans les vers de Colardeau[199].

[Note 199: Gén. du Christ., part. II, l. III, c. V. - On y lit ces mots: «Femme d'Abeillard, elle
(Héloïse) vit et elle vit pour Dieu.» J'aime mieux ce jugement de d'Alembert répondant à Rousseau:

«Quand vous dites que les femmes ne savent ni décrire ni sentir l'amour même, il faut que vous

n'ayez jamais lu les lettres d'Héloïse ou que vous ne les ayez lues que dans quelque poëte qui les aura

gâtées.» (Lettre à M. Rousseau, Mél. de phil.., t. II.) On trouve la traduction de Bussy-Rabutin et

presque toutes les pièces de vers composées au nom d'Héloïse et d'Abélard dans un volume in-12 publié

à Paris en 1841; le texte de Pope est réimprimé dans l'Abélard illustré de M. Oddoul.]

Le sentiment du réel a commencé à renaître parmi nous, et c'est aujourd'hui dans leur correspondance
authentique que nous voulons retrouver Héloïse et Abélard. Ce qu'on en vient de lire suffit, ce me

semble, pour la faire connaître. On ne peut songer à comparer ces lettres qu'aux Lettres portugaises, si

toutefois l'imagination n'a point celles-ci à se reprocher. Dans les premières, le fond de deux âmes

souffrantes apparaît avec les formes de l'esprit du temps: l'amour et la douleur y empruntent le langage

d'une érudition sans discernement, d'un art sans beauté, d'une philosophie sans profondeur; mais ce

langage pédantesque, c'est bien le coeur qui le parle, et le coeur est en quelque sorte éloquent par

lui-même. Si le goût n'a point orné le temple, le feu qui brille sur l'autel est un feu divin. Plus heureuse

que la pensée, la passion peut se passer plus aisément de la perfection de la forme, et quel que soit le

vêtement dont la recouvre un art inhabile, elle se fait reconnaître à ses mouvements, comme la déesse de

Virgile à sa démarche: Incessu patuit dea.

Reprenons notre récit. - Lorsqu'une fois les rapports d'Abélard avec la supérieure de l'abbaye du Paraclet
eurent été réglés, et qu'il se fut affranchi de ses derniers liens avec le couvent de Saint-Gildas[200], il se

livra sans réserve à la sollicitude qu'elle lui inspirait, et il porta dans ses communications chrétiennes et

intellectuelles un intérêt et une affection qui lui paraissaient acquitter les dettes de son coeur, sans

compromettre les froids devoirs de sa profession. Nous avons encore une partie des écrits qu'il adressait

aux religieuses dans sa paternelle vigilance pour leur perfection, pour leur instruction, et peut-être aussi

dans son désir de ne pas cesser d'occuper leur âme et de maîtriser leur pensée. Tantôt c'est une

exhortation développée à l'étude des langues et des lettres, où l'on voit en même temps l'estime qu'il

faisait de l'esprit des femmes et sa manière supérieure d'entendre la religion, dont il ne voulait pas faire

un formulaire attentivement récité, mais une science bien étudiée et profondément comprise. Tantôt c'est

un panégyrique de saint Étienne, composé spécialement à l'intention des filles du Paraclet. Puis ce sont

des homélies ou des sermons écrits pour elles et qu'il prononça sans doute dans leur chapelle, quand il se

fut définitivement rapproché de Paris[201]. Pour Héloïse, il lui adresse de véritables ouvrages,

monuments de l'intime et mutuelle confiance qui, entre ces deux intelligences, survivait à tout le reste.

Un jour, elle lui envoie un recueil de quarante-deux problèmes de théologie que la lecture de l'Écriture

sainte lui a suggérés et dont un assez grand nombre roule sur des questions de second ordre. Il lui répond

par quarante-deux solutions motivées, dont quelques-unes sont de petites dissertations[202]. Pour elle, il

compose un livre d'hymnes et de séquences qui ne sont pas dénuées de quelque talent poétique. Pour elle,

il réunit ses sermons en une collection qu'il lui dédie par quelques mots simples et tendres[203]. Enfin,

c'est à sa demande qu'il écrit son Hexameron, ouvrage théologique d'une assez grande

importance, et qui contient, ainsi que le nom l'indique, des recherches sur l'oeuvre des six jours ou un

commentaire sur la Genèse[204]. C'est surtout dans le prologue de ses ouvrages qu'on le voit épancher

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