bibliotheq.net - littérature française
 

Charles de Rémusat - Abélard, I

l'expression de l'ordre qu'elle avait elle-même établi. Duchesne l'a imprimé. (Ibid., p. 108.) Il paraît que
c'est à peu près la règle de Saint-Benoît suivant les statuts généraux de l'ordre de Prémontré. (Hist.

litt.
, t. XII, p. 640.)]

On peut se demander quel était l'état de l'âme d'Abélard. Avait-elle été entièrement brisée par le temps, le
malheur, la réflexion, la préoccupation accablante de ses chagrins et de ses périls? Le besoin du repos, un

sentiment de dignité personnelle, un orgueil souffrant réglait-il sa conduite et son langage? ou bien enfin

la dévotion dominait-elle en lui tout le reste? Il est probable que ces diverses causes agissaient à la fois,

et l'avaient amené peu à peu à l'état où nous le voyons. Les croyances et les habitudes de la religion et

plus encore celles du sacerdoce ont cet avantage de pousser et d'autoriser les hommes à prendre une

attitude convenue d'avance pour autrui comme pour eux-mêmes, de leur permettre des sentiments et un

langage factices et pourtant sincères et dignes, de leur donner enfin un personnage à jouer en parfaite

tranquillité de conscience. Elles nous prêtent en un mot un caractère; elles font en nous ce que les

théologiens appellent un homme nouveau. C'est un manteau que la grâce donne à la nature, et la faiblesse

humaine croit s'améliorer, quand elle ne réussit qu'à se déguiser. Peut-être a-t-elle raison; souvent le

coeur ne gagne pas à être vu. Et cependant la sympathie profonde sera toujours pour l'âme ingénue et

libre qui, ne s'environnant que de voiles transparents, laissera percer sa lumière intérieure, au risque de

montrer le feu qui la consume. Héloïse se conforma aux volontés d'Abélard et pour lui à tous les devoirs

de son état. Sous la déférence de la religieuse, elle cacha le dévouement de la femme. Elle le lui dit avec

les formes de la dialectique, jusques dans la suscription de sa dernière lettre: A Dieu spécialement, à

lui singulièrement
[198]. Ce qui signifie en bonne logique, à Dieu par l'espèce, à lui comme
individu
; et ce qui se dirait en sens inverse aujourd'hui: «La religieuse est à Dieu, la femme est à
toi.» Mais elle n'ajouta pas un mot de plus, et son coeur rentra dans le silence. Elle vécut, puisqu'on le

voulait, paisiblement, saintement; elle asservit et sacrifia sans résistance toutes ses actions à ce que

réclamaient d'elle le ciel et son amant. Mais inconsolable et indomptée, elle obéit et ne se soumit pas; elle

accepta tous ses devoirs, sans en faire beaucoup de cas, et son âme n'aima jamais ses vertus.

[Note 198; «Domino specialiter, sua singulariter.» (Ab. Op., ep. VI, p. 78.)]

Les lettres d'Abélard et d'Héloïse sont un monument unique dans la littérature. Elles ont suffi pour
immortaliser leurs noms. Moins de cent ans après que le tombeau se fût fermé sur eux, Jean de Meun

traduisit ces lettres dans l'idiome vulgaire, et sa version subsiste encore, témoignage irrécusable du vif

intérêt qu'elles inspirèrent de bonne heure aux poëtes. Comme la langue des passions qui sont éternelles

est pourtant changeante, et suit les vicissitudes du goût et les modes de l'esprit, on a plus d'une fois

retraduit pour la modifier, altéré pour l'embellir, l'expression première de ces ardents et profonds amours.

Si l'auteur du poème de la Rose leur donnait, avec son gaulois du XIIIe siècle, une humble naïveté,

dédaignée par Abélard, inconnue d'Héloïse, Bussy-Rabutin, avec le français du XVIIe, leur prêtait, dans

un excellent style, un ton d'élégante galanterie, autre sorte de mensonge. Ainsi, un épisode historique fixé

par des documents certains est devenu comme un de ces thèmes littéraires qui se conservent et s'altèrent

par la tradition, et qui se renouvellent selon le génie des époques et des écrivains. Peut-être même y a-t-il

eu des temps où tout le monde ne savait plus s'il existait des lettres originales, et dans bien des esprits, les

noms d'Abélard et d'Héloïse ont été près de se confondre avec ceux des héros de romans. A diverses fois,

on a repris leurs aventures pour en faire le sujet de récits passionnés ou de correspondances imaginaires.

On ne s'est pas borné à retoucher, à paraphraser leurs lettres, on leur en a fabriqué de nouvelles, et la

réalité a fait place à la fiction. La poésie est venue à son tour; elle a prêté à ces amants d'un autre âge les

finesses de sentiment, les combats, les remords qui conviennent à la morale dramatique des temps

modernes. Elle a dénaturé leur amour réel, croyant le rendre plus intéressant; et telle est la puissance de

< page précédente | 84 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.