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Charles de Rémusat - Abélard, I

(Jean, XV, 13.) Il t'aimait, lui, véritablement, et non pas moi. Mon amour, qui nous enveloppait tous deux
dans le péché, était de la concupiscence, et non de l'amour. Je satisfaisais en toi mes désirs misérables, et

c'était là tout ce que j'aimais. J'ai, dis-tu, souffert pour toi, et c'est peut-être vrai; mais j'ai plutôt souffert

par toi, et encore malgré moi; j'ai souffert, non pour l'amour de toi, mais par contrainte et par force, non

pour ton salut, mais pour ta douleur. Lui seul a souffert salutairement, volontairement pour toi, qui par sa

passion guérit toute langueur, écarte toute passion. Que pour lui donc, je t'en prie, et non pour moi, soit

tout ton dévouement, toute ta compassion, toute ta componction. Pleure cette iniquité si cruelle commise

sur une si grande innocence, et non la juste vengeance de l'équité sur moi, ou plutôt, je te l'ai dit, une

grâce suprême pour tous deux.... Pleure ton réparateur et non ton corrupteur, celui qui t'a rachetée, et non

celui qui t'a perdue, le Seigneur mort pour toi, et non un esclave vivant, ou plutôt qui vient enfin d'être

vraiment délivré de la mort. Prends garde, je t'en prie, que ce que dit Pompée à Cornélie gémissante ne te

soit honteusement appliqué: Pompée survit aux combats, mais sa fortune a péri, et tu pleures; c'est

donc là ce que tu aimais
[193]. Pense à cela, je t'en supplie, et rougis, à moins que tu ne veuilles
défendre de honteuses fautes. Accepte donc, ma soeur, accepte patiemment ce qui nous est arrivé

miséricordieusement....[194]»

[Note 193:

Vivit posi proella Magnus,
Sed fortuna perit; quod défies illud amasti.

(Lucan. Phar., \. XIII, v. 84.)]

[Note 194: Ab. Op., ep. V, p. 73-76.]

«Je rends grâces au Seigneur qui t'a dispensée de la peine et réservée à la couronne. Tandis que par une
seule souffrance corporelle, il a glacé en moi toute ardeur coupable, il a réservé à ta jeunesse de plus

grandes souffrances de coeur par les continuelles suggestions de la chair, pour te donner la couronne du

martyre. Je sais qu'il te déplaît d'entendre cela, et que tu me défends de parler ainsi, mais c'est le langage

de l'éclatante vérité; à celui qui combat toujours appartient la couronne, parce que nul ne sera

couronné qui n'aura pas régulièrement combattu
. Pour moi, aucune couronne ne me reste, parce que
je n'ai plus à combattre.» Il finit en lui demandant ses prières, et en lui adressant une nouvelle formule

d'oraison qu'elle récitera avec ses religieuses, mais qui n'est visiblement que pour elle.

Chose étrange! cette prière, dans sa forme liturgique et sacrée, est peut-être ce qu'il lui écrit de plus
tendre. L'amour respire dans cet élan de l'âme vers une céleste pureté.

«Dieu qui, dès la première création de l'humanité, formas la femme de la côte de l'homme, et consacras
comme un très-grand sacrement l'union nuptiale; toi qui as relevé le mariage par un immense honneur,

soit en naissant d'une femme mariée, soit en consommant les miracles de ta naissance, et qui as jadis

accordé le mariage comme un remède aux égarements de ma fragilité; ne méprise pas les prières de ta

faible servante, prières que j'épanche en présence de ta majesté et pour mes fautes et pour celles de mon

bien-aimé[195]. Pardonne, ô très-clément! ô la clémence même! pardonne à nos crimes si grands, et que

l'immensité de nos péchés éprouve la grandeur de ta miséricorde ineffable. Punis, je t'en supplie, des

coupables dans la vie présente, afin de les épargner dans la vie future; punis une heure, afin de ne point

punir une éternité. Prends envers tes serviteurs la verge de correction, non le glaive de la colère. Afflige

la chair pour sauver les âmes. Épure et ne venge pas, sois bon plutôt que juste; le Père miséricordieux

n'est pas un Seigneur austère. Éprouve-nous, Seigneur, et tente-nous, comme te le demande le Prophète.

Ne semble-t-il pas dire: Regarde d'abord nos forces, et modère en conséquence le poids des tentations.

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