bibliotheq.net - littérature française
 

Charles de Rémusat - Abélard, I

yeux des hommes charnels, l'ordre où l'on a fait profession. C'est aussi un certain don de la grâce divine,
sinon de faire le bien, au moins de s'abstenir du mal. Mais qu'importe ce premier pas, si le second ne le

suit, selon qu'il est écrit: Éloigne-toi du mal et fais le bien? (Ps. XXXVI, 27.) Et encore l'un et

l'autre précepte est-il vainement accompli, s'il ne l'est par l'amour de Dieu. Or, dans toutes les situations

de ma vie, Dieu le sait, je crains plus encore de t'offenser que d'offenser Dieu; c'est à toi que je désire

plaire plutôt qu'à lui. C'est ton ordre et non l'amour divin qui m'a fait prendre cet habit. Vois donc quelle

malheureuse et lamentable vie je mène, si j'endure ici tant de maux sans fruit, ne devant avoir aucune

rémunération dans la vie future. Longtemps ma dissimulation t'a trompé comme beaucoup d'autres; tu

prenais l'hypocrisie pour de la religion, et voilà comme en te recommandant à mes prières, tu me

demandes ce que j'attends de toi. Cesse, je t'en conjure, de présumer ainsi de moi, et ne renonce pas à

m'aider en priant pour moi. Ne me juge pas guérie et ne me retire point le bienfait du remède; ne me crois

pas riche et n'hésite pas à secourir mon indigence; ne me parle pas de ma force, car je puis tomber avant

que tu n'aies soutenu ma faiblesse chancelante.

«Cesse donc tes louanges.... Le coeur de l'homme est mauvais et impénétrable. Qui le connaîtra?
L'homme a des voies qui paraissent droites, et finalement elles conduisent à la mort. Aussi est-il

téméraire de le juger; l'examen n'en est réservé qu'à Dieu; c'est ainsi qu'il est écrit: Tu ne loueras pas

l'homme durant la vie
[186]. Et surtout il ne faut pas le louer, quand la louange peut le rendre moins
louable. Ainsi tes louanges sont pour moi d'autant plus dangereuses qu'elles me sont plus douces; et j'en

suis d'autant plus captivée et charmée que je mets mon étude à te plaire en toutes choses. Crains pour

moi, je t'en conjure, au lieu d'être sûr de moi, et que ta sollicitude me vienne toujours en aide. C'est

aujourd'hui qu'il faut craindre, aujourd'hui que tu ne calmes plus les désirs de mon âme[187]. Ne me dis

donc plus, pour m'exhorter au courage et m'exciter au combat, ces mots de l'apôtre: La vertu s'achève

dans la faiblesse.... Celui-là seul sera couronné qui aura régulièrement combattu
[188]. Je ne cherche
pas la couronne de la victoire; il me suffit d'échapper au péril. Il est plus sûr de l'éviter que d'engager le

combat. Dans quelque coin du ciel que Dieu me relègue, il fera bien assez pour moi.»

[Note 186: Eccl., XI, 30. Il y a dans le texte sacré: Ne loue pas un homme avant sa mort.]

[Note 187: «Nunc vere praecipue timendum est ubi nullum incontinentiae meae superest in te remedium.
(Ab. Op., ep. IV, p. 61.)]

[Note 188: II Cor. XII, D. - II Timoth. II, 5.]

Abélard accueillit cette lettre comme une confession pour y répondre par une homélie[189]. Il en traita
tous les points avec méthode, et trouva dans toutes les plaintes d'une infortunée le motif ou le prétexte

d'un sermon. D'abord, il ne veut voir dans les aveux d'Héloïse qu'une preuve d'humilité, et il l'approuve

de ne point aimer la louange, pourvu cependant qu'elle prenne garde d'imiter la Galatée de Virgile qui

fuit et cherche en fuyant ce qu'elle semble éviter. A la peinture de leurs malheurs passés et de ses cruels

regrets, il répond comme un confesseur que ces maux sont un châtiment mérité, une leçon utile, une

expiation nécessaire. Il lui rappelle fort nettement leurs péchés, afin de la bien convaincre que Dieu ne

leur a fait que justice. Il la prie donc très-instamment de déposer toute cette amertume dont il la croyait

délivrée, et surtout de ne plus déplorer les circonstances de leur commune conversion, dont elle devrait

plutôt remercier le ciel. Il la conjure, puisqu'elle tient tant à lui plaire, de lui épargner le tourment qu'elle

lui cause, et si elle croit qu'il aille vers Dieu, de ne pas se séparer de lui. «Viens à moi, et sois ma

compagne inséparable dans l'action de grâces, toi qui as participé à la faute et au bienfait. Car Dieu n'a

pas non plus oublié ton salut, que dis-je? il s'est surtout souvenu de toi, lui qui t'avait en quelque sorte

< page précédente | 80 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.