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Charles de Rémusat - Abélard, I

qui volaient dans toutes les bouches, qui par tous les pays allaient célébrer leur amour, dont la douce
mélodie devait laisser un souvenir de leur nom dans la mémoire de la foule ignorante, c'était là ce qui

excitait le plus la jalousie des autres femmes. Aussi comme toutes elles soupiraient pour lui! car de tous

les dons du corps et de l'âme, aucun ne lui manquait. Et quelle est celle des rivales d'Héloïse, qui, la

voyant privée de tant de délices, ne compatirait maintenant à son malheur? quel ennemi si cruel, homme

ou femme, n'aurait pas pitié d'elle aujourd'hui? «J'ai été bien coupable.... Non, tu le sais, toi, je suis

innocente. Le crime n'est pas dans l'effet de l'acte, mais dans le sentiment de l'agent, et la justice ne pèse

pas ce qui a été fait, mais le coeur de celui qui l'a fait. Or, ce qu'a toujours été mon coeur pour toi, tu

peux en juger seul, toi qui l'as éprouvé; je soumets tout à ton jugement; je souscris en tout à ton

témoignage[177].»

[Note 174: «Tanto te majore debito noveris obligatum quanto te amplius nuptialis foedere sacramenti
constat esse adstrictum, et eo te magis mihi obnoxium quo te semper, ut omnibus patet, immoderato

amore complexa sum. (Ibid., p. 44.)]

[Note 175: «Ut te tam corporis mei quam animi unicum possessorem ostenderem.» (Ibid., p. 46.)]

[Note 176: «Dulcius semper mihi extitit amicae vocabulum, aut, si non indigneris, concubinae vel
scorti.... Dignius videretur tua dici meretrix quam.... imperatrix.... Quae conjugata, quae virgo non

concupiscebat absentem et non exardebat in praesentem? Quae regina vel praepotens femina gaudiis

meis non invidebat?» (Ibid., p. 45, 46.)]

[Note 177: «Ut etiam illiteratos melodiae dulcedo tui non sineret immemores esse. Atque hinc maxime in
amorem tui feminae suspirabant.... Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat

adolescentiam? Quam tunc mihi invidentem nunc tantis privatae delitiis compati calamitas mea non

compellat....? Et plurimum nocens, plurimum, ut nosti, sum innocens. Non enim rei effectus, etc.»

(Ibid.)

Ce que dit ici Héloïse sur l'intention qui seule fait la faute est un point de doctrine qu'elle devait à son
amant, et qu'il a développé dans ses ouvrages de théologie, peut-être avec une exagération que les

modernes n'ont pas surpassée. Voyez le Commentaire sur l'épître aux Romains (p. 625); les Problèmes

(p. 426); l'Éthique, passim, et le troisième livre de cet ouvrage.]

Et pourtant, continue-t-elle, il la néglige et l'oublie au point que depuis le jour de sa conversion, présent,
elle ne peut jouir de son entretien; absent, elle n'est point consolée par ses lettres. C'est donc vrai, ce que

tout le monde soupçonne; il n'a aimé en elle que le plaisir, et tout s'est évanoui avec les désirs qui ne sont

plus. Elle n'est pas seule à le penser, c'est une conjecture publique. Plût à Dieu qu'elle pût lui trouver

quelque excuse! Mais son silence le condamne. A défaut de sa présence, qu'il lui rende au moins par ses

lettres sa chère et fugitive image. Pourquoi lui refuser une petite chose et si facile? Qu'il se souvienne

que, toute jeune encore, il l'a enchaînée à la vie du cloître. Elle l'y a précédé, et non suivi, parce qu'il l'a

voulu, parce qu'il se souvenait que la femme de Loth avait, en fuyant, retourné la tête. Si ce dévouement

n'a rien mérité de lui, à quoi est-il bon? Le sacrifice est vain, car de Dieu, elle n'a point de récompense à

espérer, puisqu'elle n'a rien fait, rien encore, on le sait, pour l'amour de lui; mais Abélard, il eût couru aux

enfers, que sur un ordre de lui, elle l'y aurait suivi ou devancé. «Car mon âme n'était pas avec moi, mais

avec toi. Et maintenant encore, si elle n'est avec toi, elle n'est nulle part au monde[178].»

[Note 178: «Nulla mihi super hoc merces expectanda est a Deo, cujus adhoc amore nihil me constat
egisse.... Ad vulcania loca te properantem praecedere aut sequi pro jussu lau nemine dubitarem. Non

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