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Charles de Rémusat - Abélard, I

Cet ouvrage appartient à ce qu'on a de nos jours nommé la littérature intime, à celle qui est l'expression
des sentiments individuels. Par là il est singulièrement original. Je ne crois pas qu'on trouvât sans peine

dans le même temps un écrit dont l'auteur se proposât uniquement de raconter les aventures de son esprit

et les émotions de son coeur. Une autobiographie aussi romanesque semble une oeuvre de ces époques

où l'intelligence, sans cesse repliée sur elle-même, analytique et rêveuse à la fois, développe cette

personnalité expansive et savante qui fait de l'âme tout un monde. Je regarde, en effet, cette première

lettre d'Abélard comme une composition littéraire. La forme d'une narration destinée à raffermir un ami

contre le malheur par le spectacle de douleurs plus grandes me paraît un cadre artificiel que l'auteur

donne au tableau de sa vie et de ses peines. C'est comme un pendant de la célèbre lettre où Sulpicius

console Cicéron de la perte de sa fille par la peinture des calamités de tant de cités en ruines et d'empires

détruits. Mais Abélard offrant pour consolation à l'infortune l'image de ses propres malheurs est plus

saisissant et plus dramatique. L'état de son âme est désespéré; rien n'est plus triste que son récit, et c'est

une lecture poignante. L'effet naît du fond du sujet, car la forme n'est pas toujours heureuse; il y a de

beaux traits et beaucoup d'esprit, mais l'ouvrage manque à la fois d'éloquence et de naturel. Le style,

étudié sans élégance, orné sans grâce, a quelque froideur dans sa subtilité spirituelle, dans son érudite

redondance. Abélard discute toujours; il démontre par arguments et citations les sentiments les plus

simples, les émotions les plus vives. Les actions se hasardaient alors plus que les pensées, et dès qu'on

écrivait, il fallait tout justifier. Mais il raconte des aventures réelles et tragiques, il ouvre son âme tout en

dissertant sur ce qu'elle éprouve; en raisonnant, il souffre, et il vous met ainsi dans la confidence

d'illusions si cruelles, de si violents mécomptes, d'humiliations si déchirantes, il vous fait assister de si

près aux douleurs et aux faiblesses d'un homme supérieur, qu'il n'est pas de roman plus pénible à lire, et

qu'aucun enseignement meilleur ne vous saurait être donné de la misère des plus belles choses de ce

monde, le génie, la science, la gloire, l'amour.

L'Historia calamitatum marque une grande époque dans la vie d'Abélard. D'abord c'est à dater de
cette épître que les détails biographiques commencent à nous manquer; puis, comme pour combler cette

lacune et diminuer nos regrets, c'est cette lettre qui nous a valu les lettres d'Héloïse. Jusque-là, il ne reste

rien d'elle; on ne la connaît que par son amant; maintenant elle va parler elle-même. Nous entrerons dans

un récit d'une forme nouvelle; pour raconter, nous aurons davantage besoin de nos conjectures. Par

exemple, on ignore si Abélard resta longtemps chez ce seigneur qui l'avait recueilli, et si cette maison fut

son dernier asile en Bretagne. Il y écrivit sa grande épître; ses lettres postérieures indiquent qu'il demeura

quelque temps soit dans ce lieu, soit dans un autre de la même contrée, avant de rompre tout lien avec les

moines de Saint-Gildas. On suppose avec quelque apparence de raison qu'il rédigea vers ce temps ou

revit et mit en ordre une partie de ses ouvrages. Plusieurs des écrits composés pour le Paraclet doivent

être venus de la Bretagne. Enfin l'on ne sait quand ni comment il la quitta[170]. Il est évident que, malgré

tant de cruels dégoûts, il répugnait à renoncer, au moins par le fait, à son abbaye. Le devoir et un juste

orgueil le retenaient; son ambition n'avait nullement dédaigné la dignité dont l'élection l'avait revêtu;

c'était alors un rang très-élevé que celui de chef et de gouverneur d'une importante communauté. C'était

une position forte dans l'Église, et tant qu'il la conservait, il devait peu craindre ses ennemis; c'était de

plus une fortune, et hors de là je crois qu'il n'avait nulle ressource. Il dit lui-même avec naïveté, à la fin

de sa grande lettre: «J'éprouve bien aujourd'hui quelle est la félicité qui suit les puissances de la terre,

moi de pauvre moine élevé au rang d'abbé, et devenu d'autant plus malheureux que je suis devenu plus

riche. Que mon exemple, s'il en est qui désirent de tels biens, serve de frein à l'ambition[171].»

[Note 170: Brucker conjecture avec assez de fondement que ce fut en 1134. (Hist. crit. phil., t.
III, p. 755.)]

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