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Charles de Rémusat - Abélard, I

comprendre, vivait dans le sentiment pénible d'un isolement sans repos et d'une activité sans puissance.
Au dehors, les satellites du tyran voisin l'épiaient en le menaçant; au dedans, les frères lui dressaient

mille embûches. Là, sur ces rochers désolés, au bruit sourd des flots, en présence de l'immensité sombre

du ciel et de la mer, il songeait avec une inexprimable tristesse à la vanité de toutes ses entreprises. Il se

rappelait tous les maux qu'il avait voulu fuir, il voyait ceux qu'il était venu chercher, et il hésitait dans le

choix.

Une mélancolie profonde respire dans tout ce qu'il a écrit, et par là aussi il a devancé son temps et se
trouve en intelligence avec la tristesse un peu plaintive du génie littéraire du nôtre. Des monuments

singuliers de cette disposition d'âme ont été retrouvés naguère. La bibliothèque du Vatican a livré à

l'érudition allemande des chants élégiaques longtemps inconnus, Odae flebiles, où sous le voile

transparent de fictions bibliques il exhale ses propres douleurs. Ces poésies dont on a restitué jusqu'à la

musique ne sont pas dénuées d'inspiration, et sous le nom de quelque personnage hébraïque qu'il met en

scène, il y laisse échapper des plaintes dictées et comme animées par ses souvenirs[153]. Par exemple,

dans ce chant d'Israël sur la perte de Samson, ne croit-on pas entendre les gémissements du prisonnier de

Saint-Médard, après sa disgrâce et sa chute? «Le plus fort des hommes.... le bouclier d'Israël.... Dalila

d'abord l'a privé de sa chevelure, puis ses ennemis, de la lumière. Ses forces exténuées, la vue perdue, il

est condamné à la meule; il s'épuise dans les ténèbres; il brise dans un travail d'esclave ses membres faits

aux jeux de la guerre. Qu'as-tu, Dalila, obtenu pour ton crime? quels présents? nulle grâce n'attend la

trahison....»

[Note 153: P. Aboelardi Planctus cum notis musicalibus. - Spicilegium Vaticanum. Ed. Carl
Greith, Frauenfeld, 1838, p. 121-131. - Le manuscrit conservé à Rome contient six chants: Dina, fille de

Jacob; Jacob pleurant ses fils; les compagnes de la fille de Jephté; Israël pleurant Samson; le chant de

David sur la mort d'Abner, et celui sur Saül et Jonathan. Le titre dit que la musique est jointe, et elle a,

dit-on, été récrite avec la notation moderne. Cependant j'ai eu dans les mains deux exemplaires de ce

livre, et aucun ne contenait cette musique.]

Lorsqu'il exprime les douleurs de Dina, fille de Jacob, repoussée par ses frères pour le crime de Sichem,
ne dirait-on pas qu'il fait parler Héloïse? «Je suis devenue la proie d'un homme impur, j'ai été séduite par

les jeux de l'ennemi. Malheur à moi, misérable, qui me suis moi-même perdue!.... Siméon et Lévi, vous

avez dans la peine égalé l'innocent au coupable.... L'entraînement de l'amour sanctifie la faute.... La

jeunesse, la légèreté de l'âge, une raison faible encore aurait dû recevoir de ceux que l'âge a mûris un

moindre châtiment.... Malheur à moi, malheur à toi, misérable jeune homme[154]!....»

[Note 154:

Amoris impulsio
Culpae sanctificatio,....

Levis aetas juvenilis

Minusque discreta

Ferre minus a discretis

Debuit in poena.]

Et l'élégie vraiment poétique qu'il met dans la bouche des vierges, amies de la fille de Jephté, n'est-elle
pas le choeur des tristes compagnes d'Héloïse, entourant de larmes et de sanglots l'autel monastique où la

victime se sacrifie[155]?

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