bibliotheq.net - littérature française
 

Charles de Rémusat - Abélard, I

première place parmi ses ennemis, il ignorait encore qu'un jour il l'aurait pour juge, et ne pouvait, en
l'accusant, céder au ressentiment contre une persécution future. Quelque chose les avait donc déjà

opposés l'un à l'autre; il avait donc aperçu sous l'indifférence apparente de l'abbé de Clairvaux des

germes d'inimitié, et deviné la persécution dans les actes qui la préparaient.

[Note 147: Ab. Op., ep. I, p. 31. Abélard ne les nomme pas, mais la désignation est claire, et elle
a été constamment appliquée à saint Bernard et à saint Norbert, d'abord par Héloïse, et puis par toutes les

autorités, comme les censeurs de l'édition de d'Amboise, Bayle, Moreri, les auteurs de l'Histoire

littéraire
, etc.; on est unanime sur ce point. (Id., ep. II, p. 42 et Censur. Doctor. paris.; Not., p.
1177. - Dict. crit., art. Abélard. - Hist. litt., t. XII, p. 95.)]

[Note 148: Saint Bern., Op., ep. CCXXVII.]

Rappelons-nous que Clairvaux n'était pas à une grande distance du Paraclet[149]. Il n'y avait pas dix ans
que saint Bernard, quittant Cîteaux par l'ordre de son abbé, était descendu avec quelques religieux dans

ce vallon sauvage pour y fonder un monastère. En peu de temps il avait réuni dans ce lieu, nommé

d'abord la vallée d'Absinthe, et sous la loi d'une vie sévère et d'une piété ardente, de sombres cénobites

qui tremblaient devant lui de vénération, de crainte et d'amour. Il avait créé là une institution qui, sans

être illettrée ni grossière, contrastait singulièrement avec l'esprit indépendant et raisonneur du Paraclet.

Clairvaux renfermait une milice active et docile dont les membres sacrifiaient toute passion individuelle

à l'intérêt de l'Église et à l'oeuvre du salut. C'étaient des jésuites austères et altiers. Le Paraclet était

comme une tribu libre qui campait dans les champs, retenue par le seul lien du plaisir d'apprendre et

d'admirer, de chercher la vérité au spectacle de la nature, voyant dans la religion une science et un

sentiment, non une institution et une cause. C'était quelque chose comme les solitaires de Port-Royal,

moins l'esprit de secte et les doctrines du stoïcisme[150].

[Note 149: Clairvaux, bourg du département de l'Aube, à quinze lieues au delà de Troyes, était une
abbaye du diocèse de Langres, fondée en 1114 ou 1115, par une colonie venue de Cîteaux sous la

conduite de saint Bernard. On l'appelait la troisième fille de Cîteaux. (Gall. Christ., t. IV, p.

706.)]

[Note 150: Cette comparaison ne s'applique évidemment qu'à l'esprit d'indépendance du Paraclet et à sa
situation locale qui rappelle vaguement celle de Port-Royal-des Champs; car rien ne ressemble moins aux

doctrines du jansénisme que celles d'Abélard; et il a rencontré ses juges les plus sévères parmi les

calvinistes, comme ses critiques les plus indulgents parmi les jésuites.]

Deux institutions aussi opposées et aussi voisines, qui toutes deux agissaient sur les imaginations des
populations environnantes, ne pouvaient manquer d'être rivales ou même ennemies. Elles devaient

réciproquement se soupçonner et se méconnaître. Il y avait autour du Paraclet plus de mouvement, à

Clairvaux plus de puissance réelle, et je conçois que saint Bernard, inquiet de celte oeuvre de la pure

intelligence qu'il devait mal comprendre, en inscrivit dès lors l'auteur sur ces listes de suspects que la

défiance du pouvoir ou des partis est si prompte à dresser, heureuse quand elle n'en fait pas aussitôt des

tables de proscription.

Ce qui est certain, c'est qu'Abélard se sentit menacé. De tout temps enclin à l'inquiétude, ses malheurs
l'avaient rendu craintif; il était prompt à voir la persécution là où il apercevait la malveillance. Pendant

les derniers jours qu'il passa au Paraclet, il vécut dans l'angoisse, s'attendant incessamment à être traîné

devant un concile comme hérétique ou profane. S'il apprenait que quelques prêtres dussent se réunir, il

< page précédente | 66 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.