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Charles de Rémusat - Abélard, I

chanson élégiaque, fortement empreinte de l'esprit et du goût de l'époque, est peu poétique et sans
élégance; mais elle ne manque pas de sentiment ni d'harmonie, et elle prouve avec quelle ardeur on

venait de loin se réunir autour d'Abélard, avec quel respect on lui obéissait, avec quelle avidité on se

désaltérait à cette source de savoir et d'éloquence, quo logices fons erat plurimus. Je me figure

que les écoliers chantaient en choeur cette complainte, que de telles poésies étaient un de leurs habituels

passe-temps, et que celle-ci nous donne la forme de quelques-unes de celles qu'Abélard lui-même avait

su rendre populaires. On peut croire du reste qu'il se laissa fléchir et accueillit le voeu qu'exprimaient ces

mots:

Desolatos, magister, respice,
Spemque nostram quae languet refice.

Tort a vers nos li mestre.

[Note 142:
Heu! quam crudelis iste nuntius

Dicens: «Fratres, exito citius;

Habitetur vobis Quinciacus;

Alioquin, non leget monachus.»

Tort a vers nos li mestre.

Quid, Hilari, quid ergo dubitas?

Cur non abis et villam habitas?

Sed te tenet diei brevitas,

Iter longum, et tua gravitas.

Tort a vers nos li mestre

(Ab. Op., pars II, Elegia, p. 243.)]

[Note 143: Cette prose que d'Amboise a conservée, est curieuse. Les quatre vers latins de chaque couplet
riment ensemble; ils ont la mesure de nos vers de dix pieds, avec une césure après le quatrième, sauf dans

un seul vers. Il est difficile d'y retrouver aucune mesure de prosodie latine; seulement tous se terminent

par un iambe. Le refrain français est un vers de six pieds, et un des plus anciens vers connus en langue

vulgaire. Tort a vers nos li mestre ou mestres, cela signifie le maître a tort envers

nous
ou nous fait tort. Ce qui, selon M. Champollion, exprime un regret plutôt qu'un
reproche. M. Leroux de Liney a placé cette chanson la première dans son Recueil de chants

historiques français
. Il la fait précéder de quelques détails que abus croyons peu exacts (p. 3); mais il
ajoute qu'elle se trouve avec d'autres poésies du même auteur dans un manuscrit du XIIe siècle de la

Bibliothèque Royale. Ce manuscrit a été publié par M. Champollion en 1838. (Hilarii versus et

ludi
, Paris, petit in-8° de 76 pages, p. 14.) Il contient des poésies lyriques et dramatiques vraiment
curieuses.

Cet Hilaire, qui n'était encore connu que par cette pièce et par ce qu'en disent les Annales
bénédictines
, se rendit à l'école d'Angers, après qu'Abélard eut quitté le Paraclet, et y fit une seconde
prose rimée en l'honneur d'une bienheureuse recluse, Eva d'Angleterre. (Ab. Op., loc. cit. -

Hist. litt., t. XII, p. 251, t. XX, p. 627-630. - Annal. ord. S. Bened., t. VI, l. LXVIII, p.

315.)]

La renommée était venue le chercher dans sa solitude. Il fallut bien qu'après quelque temps elle signalât
son retour, en ramenant les alarmes avec elle.

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