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Charles de Rémusat - Abélard, I

bords de l'Ardusson, dans un lieu désert qu'il connaissait pour y être allé souvent lire et méditer, ou
même enseigner quelquefois[137]. C'était dans la paroisse de Quincey, auprès de Nogent-sur-Seine. Là,

dans quelques prairies qui lui furent données, il construisit avec la permission d'Atton, évêque de Troyes,

un oratoire de chaume et de roseaux qu'il dédia d'abord à la sainte Trinité. Ce fut dans cette retraite qu'il

se cacha seul avec un clerc, et répétant ces mots du psaume: «Voilà que j'ai fui au loin, et j'ai demeuré

dans la solitude.» (Ps. LIV, 8.)

[Note 137: «Ubi legere (alias degere) solitus fuerat.» Ce lieu est le hameau du Paraclet, à l'est de
Nogent-sur-Seine, à dix on douze lieues de Troyes, sur la route de Paris. (Gall. Christ., t. XII, p.

609. - Ab. Op., ep. 1, p. 28 Not., p. 1117. - Willelm. Godel. et Guill. Nang. Chron., Rec. des

Hist
., t. XII, p. 675, et t. XX, p. 781.)]

C'est une chose étrange que les vicissitudes de la vie que nous racontons. Elles se multiplient comme les
mouvements inquiets de l'âme d'Abélard. Téméraire et triste, entreprenant et plaintif, il n'a pas réussi a

maîtriser la fortune, et il ne sait pas s'astreindre à vivre dans un humble repos. Aucune situation régulière

et commune ne peut lui convenir longtemps. Partout où il paraît, il semble chercher querelle, provoquer

l'oppression, et, quand il rencontre la résistance, il s'étonne en gémissant. Après les grands malheurs, il

n'échappe pas aux petits; victime des sérieuses passions, il est tourmenté par les passions puériles; il se

prend d'une querelle domestique avec des moines, et aussitôt tout condamné, tout déchu qu'il paraît, il

emploie des princes et des rois à faire ses affaires, à le délivrer de son abbé, à garantir sa liberté; puis, dès

qu'elle lui est rendue, n'ayant pu se soumettre à la vie du cloître, il se fait ermite[138].

[Note 138: Cette retraite d'Abélard, le repos et l'activité philosophique qu'il trouva au Paraclet, ont fixé
l'attention d'un auteur que nous citerons à cause de son nom et parce qu'il est un des premiers en date qui

aient parlé de lui. Pétrarque a fait un traité sur la vie solitaire, où il vante les philosophes qui ont cherché

la retraite, et cite, après avoir nommé quelques anciens, «recentiorem unum nec valde remetum ab relate

nostra.... apud quosdam.... suspectae fidei, at profecto non humilis ingenii, Petrum illum cui Abaelardi

cognomen.» (De vit. solitar., l. II, sect. VI, c. I.)]

Mais jamais il ne pouvait demeurer ignoré du reste du monde, et son désert était à moins de trente lieues
de Paris. On connut bientôt sa retraite, et sans doute il ne mit nul soin à la cacher. Le maître Pierre vit

accourir aux champs pour l'entendre une nouvelle génération d'écoliers. Les cités et les châteaux furent

désertés pour cette Thébaïde de la science[139]. Des tentes se dressèrent autour de lui; des murs de terre

couverts de mousse s'élevèrent pour abriter de nombreux disciples qui couchaient sur l'herbe et se

nourrissaient de mets agrestes et de pain grossier. Comme saint Jérôme au milieu des déserts de

Bethléem, il se plaisait à ce contraste d'une vie rude et champêtre unie aux délicatesses de l'esprit et aux

raffinements de la science; et peu à peu, entouré d'une affluence croissante, regardant ces nombreux

disciples qui bâtissaient eux-mêmes leurs cabanes sur le bord de la rivière, il se sentait consolé; il se

disait que ses ennemis lui avaient tout enlevé et que l'on quittait tout pour le suivre. De moment en

moment, il pensait que la gloire revenait à lui. Que devaient dire les envieux? La persécution, loin de leur

profiter, servait à renouveler et à singulariser sa fortune. On l'avait réduit à la dernière pauvreté; comme

le serviteur de l'Évangile, ne pouvant creuser la terre et rougissant de mendier[140], voilà que la vieille

science, à laquelle il devait tant, venait le sauver encore, et lui donnait une école à conduire et un institut

à fonder. C'étaient des disciples qui lui préparaient ses aliments, qui cultivaient, qui bâtissaient pour lui,

qui lui fabriquaient ses habits; des prêtres même lui apportaient leurs offrandes, et bientôt, comme

l'oratoire de roseaux était insuffisant, ses élèves le reconstruisirent en bois et en pierre. Ce petit édifice

avait été dédié d'abord à la Trinité, divin objet des leçons et des méditations d'Abélard à cette époque; et

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